Il parlait d’une voix fatiguée et indifférente. Puis, haussant les épaules, il reprit sa marche. Savinski fut stupéfait de voir que les troupes du comité révolutionnaire qui gardaient le pont aux Chantres laissaient passer les soldats du front, qui traversèrent sans être inquiétés la grande place déserte et disparurent dans la porte centrale du Palais.

Il se tourna vers Lydia, qui maintenant souriait.

— Vous avez raison, dit-elle. Ne dirait-on pas qu’il s’agit d’un spectacle, d’une espèce de parade de cirque ?… Je ne puis pas prendre les choses au sérieux chez nous. Ces enfants casqués et en désordre, ces marins qui les regardent passer, comme si tout était arrangé d’avance, tout cela me paraît manquer de grandeur, Nicolas Vladimirovitch… Ou bien est-ce que je suis une trop petite fille pour comprendre ? ajouta-t-elle avec cet accent de sincérité et ce naturel qui laissaient voir si profondément en elle.

— Ce n’est pas un jeu, grande fille que vous êtes, répondit-il. Il suffit d’un rien pour que la scène, qui est ridicule, devienne tragique. En tout cas, vous allez me promettre, quoi qu’il arrive, de rester bien sagement chez vous aujourd’hui. Je passerai un instant avant dîner pour vous apporter les nouvelles. D’ici là, vous ne bougerez pas. Cherchez vos poupées ; elles ne doivent pas être bien loin, et jouez avec elles. Cela vaut mieux aujourd’hui que de courir les rues.

Lydia devint sérieuse.

— Eh bien, vous aussi, dit-elle, vous me promettez de ne pas faire des imprudences et de ne pas vous exposer inutilement. Je suis tranquille pour Paul, qui est au lit. Je ne veux pas avoir d’inquiétudes à votre sujet. Vous ne quitterez pas votre banque et, s’il y a de l’agitation, vous rentrerez chez vous tout de suite par les petites rues, et vous me téléphonerez… Ah ! mais, c’est vrai, vous avez cet affreux pont Troïtski à traverser. C’est tout ce qu’il y a de plus dangereux. Si l’on se bat, voilà, vous viendrez coucher chez nous. Vous savez que vous pouvez entrer par la Millionnaia.

Il y avait dans la voix claire de la jeune fille quelque chose de pressant, de sérieux, qui toucha délicieusement Savinski. Il se défendit de se laisser aller à l’émotion qui l’envahissait et, sur un ton plaisant, il dit :

— Vous me parlez comme une grand’maman à son petit-enfant, Lydia Serguêvna. Cela me rajeunit… Mais, soyez tranquille, je suis un grand poltron et ne veux rien risquer. Au moindre bruit, je me fais enfermer dans un de nos coffres-forts et attendrai là le calme revenu.

Il la quitta à la porte de chez elle, sur le quai du Palais qui était désert.

Contrairement à toute attente, le déjeuner chez les Volynski fut très gai. Le prince se sentait mieux et le coup d’État, appris le matin même, l’avait mis dans un état de joie extrême. L’idée que les misérables qui avaient renversé l’empereur étaient à leur tour précipités du pouvoir et traqués dans le Palais d’Hiver l’emplissait d’allégresse.