Elle devint très pâle. « C’est affreux, pensa-t-elle, il va mourir. » En hâte, elle s’habille pour sortir. Où aller ? que faire ? elle ne le savait pas, mais il était impossible de rester là sans essayer quelque chose. Le calme de sa chambre était intolérable et la chassait de chez elle. Katia essaya de la rassurer. Puis, n’y réussissant pas, elle lui dit :
— Mais, tu ne peux pas sortir, Lydotchka. Les gens sont fous aujourd’hui.
Mais, comme Lydia refusait de l’écouter, elle fit un grand signe de croix sur elle et la baisa sur l’épaule gauche.
Dans le vestibule, Lydia rencontra une de ses amies qui venait la voir. C’était une compagne de cours, Hélène Ivanovna, qui habitait à un quart d’heure de chez elle, de l’autre côté du Champ-de-Mars, à la Mokhovaia. Hélène Ivanovna était une grande et forte fille qui passait dans la vie sans fièvre et sans hâte. Elle paraissait ne rien ressentir et être toujours en retard d’une heure. Lydia avait pour elle beaucoup d’amitié.
— C’est Dieu qui t’envoie, dit-elle à Hélène. J’ai besoin de toi. Nous sortons ensemble, tu veux bien ?
— Pourquoi pas ? dit Hélène avec placidité.
Les deux jeunes filles prirent par le quai du Palais, toujours désert.
Lydia entraînait son amie à une allure rapide. Elles gagnèrent la Millionnaia et arrivèrent jusque devant le musée de l’Ermitage. Mais le petit pont traversant le canal qui sépare le musée du Palais d’Hiver était occupé par des ouvriers armés. Devant elles, c’était la masse sombre et rouge du palais. La place était vide comme dans la matinée. Les ouvriers refusèrent absolument de laisser passer les jeunes filles, et les supplications de Lydia restèrent sans effet. Elles revinrent sur leurs pas, prirent le long du canal de la Moïka et tentèrent de franchir le barrage des troupes rangées entre le palais du gouverneur militaire et le ministère des Affaires étrangères.
Là encore, elles n’eurent aucun succès. Lydia ne se découragea pas.
— Tentons la fortune du côté de l’Amirauté, dit-elle à son amie.