Il sourit et passa.

Elle se réfugia dans l’embrasure d’une porte. Quatre jeunes ouvriers descendaient, discutant. Elle les suivit pour entendre ce qu’ils disaient.

— Tu as vu, Vasili, fit le plus petit, dont les yeux brillaient de plaisir, l’officier a commandé aux cosaques : « En avant ! », mais les cosaques ne l’ont pas suivi. Si nous avons les cosaques avec nous, notre affaire est bonne.

Lydia, pensive, traversa le canal de la Fontanka, gagna par l’Italianskaia la rue Michel, et, se glissant le long de l’hôtel de l’Europe, tâcha une fois de plus de parvenir sur la Perspective Nevski. Des cosaques galopaient légèrement sur les trottoirs, retenant leurs petits chevaux. C’étaient de tout jeunes garçons, blonds et souriants, fort attentifs à ne pas bousculer les gens avec lesquels ils échangeaient des propos bienveillants. Une fois de plus, la jeune fille se sentit pleine de confiance. Tout cela avait l’air d’une parade de fête. On ne voyait de la haine sur aucun visage. Il n’y avait pas place pour un malentendu entre ces joyeux cosaques et ces ouvriers avec lesquels elle venait de causer. « Oui, tout s’arrangera, grâce à Dieu, et à l’automne nous gagnerons la guerre ! » Elle fut fort surprise à cet instant de constater que ses yeux étaient remplis de larmes et qu’elle était émue jusqu’au fond d’elle-même. Il fallait croire que l’atmosphère dans laquelle elle vivait depuis une heure l’avait énervée plus qu’elle n’avait pensé. « Nous gagnerons la guerre », répéta-t-elle avec force.

Comme elle disait ces mots, elle entendit soudain un coup de fusil, puis, le suivant à une seconde, une pétarade de coups secs qui déchirèrent tragiquement l’air glacé. Alors, ce fut un grand silence, et tout aussitôt une trombe de gens fuyant Nevski l’entoura. Elle se sentit soulevée de terre, emportée par le flot furieux ; elle se retrouva à peu près sur ses pieds et, poussée de droite, de gauche et par derrière, titubant, elle courut de toutes ses forces vers la place Michel. Sa seule pensée en ce moment-là était de ne pas tomber. Elle cessait de s’appartenir ; elle était incapable de lutter contre la peur qui s’était emparée d’elle comme de toutes les âmes des témoins et acteurs de cette scène. Tout en courant, elle regardait les façades des maisons pour voir si elle pourrait se faufiler sous une porte cochère ou dans un magasin. En une seconde, toutes les portes avaient été fermées. Il n’y avait de salut nulle part. Dans la rue, les izvostchiks frappaient leurs chevaux à tour de bras et les traîneaux volaient sur la neige. Un grand cocher de la cour, menant un landau aux armoiries impériales, perdit son chapeau. Au coin de la place, un traîneau, tournant trop court, versa. Dans sa fuite éperdue, la jeune fille gardait encore quelque conscience d’elle-même ; elle se compara à un grain de sable que le vent emporte quand il souffle dans le désert. Pourtant elle voyait tout, et elle remarqua à peu de distance devant elle, un homme, avec une pelisse au col de loutre, qui — par quel miracle ? — restait immobile. Il était très grand, avec de larges épaules, et il semblait que rien ne pût l’émouvoir. Il ne bougeait pas, tandis qu’autour de lui, la foule coulait avec des remous impétueux, comme les eaux d’un torrent autour d’un roc. Elle l’aperçut ainsi une seconde, reçut dans le dos un coup qui la fit trébucher, fit encore quelques pas sans pouvoir reprendre son équilibre et vint s’abattre aux pieds de celui qu’elle venait de distinguer.

Elle resta, quelques secondes à peine, étourdie, à demi consciente. Quand elle reprit ses sens, elle vit que l’homme à la pelisse s’était penché vers elle et avait passé le bras autour de sa taille pour la relever. D’une main, il enlevait la neige qui s’était attachée à son manteau à la hauteur des genoux. Quand il eut fini, il tourna la tête vers elle et elle aperçut sa figure. C’était une figure mâle, bien dessinée, à la bouche grave surmontée d’une petite moustache taillée en brosse. Les yeux étaient gris et sérieux. Mais, quand il regarda la jeune fille, tout de suite ils s’éclairèrent. Elle se sentait très bien près de lui ; la peur l’avait quitté soudainement. Il donnait l’impression d’une force tranquille, sûre de soi. Et, comme il la dévisageait, il lui dit, d’une voix très timbrée :

— Vous ne vous êtes pas fait mal, mon enfant ?

— Mais non, dit-elle, avec un demi-sourire… Je ne sais pas comment c’est arrivé. Quelle absurdité !

— Ce qui est absurde pour une petite fille comme vous, c’est d’être ici toute seule. A quoi pensez-vous ?

Il la grondait doucement, la tenant toujours près de lui. Elle se redressa tout à fait. C’était bien ennuyeux de quitter l’asile de ce bras. Il semblait vous enfermer dans un monde enchanté. Et puis elle devinait que, seule, elle n’aurait plus de courage. Il le fallait, pourtant. Elle se dégagea et lui sourit ; elle avait la grâce et le charme d’une fille, déjà grande, pourtant enfant encore.