Elle s’en voulait déjà de son exaltation et d’avoir vécu une telle agonie pour rien. Elle en voulait à Paul lui-même d’avoir été la cause de ces tortures inutiles. « Comme je me vengerai sur lui demain, lorsque je le verrai », pensa-t-elle. Et elle sourit pour la première fois.
A cet instant même, une effroyable fusillade toute voisine éclata. Il était dix heures. L’assaut du Palais d’Hiver commençait. Bientôt elle entendit le tic-tac prolongé des mitrailleuses. Et soudain un coup violent et sourd fit vibrer les fenêtres closes. Une lueur éclaira le ciel noir et lui fit voir, sur l’autre rive de la Néva, la forteresse Pierre-et-Paul, couchée au ras des eaux. « Le canon ! », dit-elle. Il lui parut qu’elle s’arrêtait de vivre. « Que peuvent-ils faire, les pauvres petits ? » pensa-t-elle.
La fusillade continuait ; parfois, elle entendait l’éclat plus violent des grenades à main et, de temps à autre, la détonation profonde du canon qui couvrait tout. Elle voyait le décor qu’elle avait eu sous les yeux dans l’après-midi et les junkers cachés derrière les rangées de bûches. Elle ne pensait plus à rien. A de longs intervalles, tout s’arrêtait. Puis c’était de nouveau un coup de fusil, puis une pétarade désordonnée. Cela dura très longtemps. Elle avait perdu la conscience du temps. Épuisée, elle s’allongea sur son lit et se cacha la tête sous les oreillers pour ne plus entendre. Et, comme elle était couchée ainsi, la fatigue eut raison de ses nerfs et elle tomba dans un sommeil profond.
Lorsqu’elle se réveilla, on n’entendait plus rien. Elle regarda sa pendule. Il était trois heures du matin. Elle frissonna. « J’ai rêvé, se dit-elle. Quel affreux cauchemar ! »
Elle eut encore la force d’éteindre la lumière électrique et se rendormit comme un enfant.
Au matin, Katia était près d’elle avec son déjeuner, ainsi qu’à l’ordinaire. Aussitôt, le souvenir de la nuit lui revint. Elle frissonna.
— Que s’est-il passé ? demanda-t-elle… Tu as entendu, cette nuit ?
La vieille bonne souriait.
— Il y a un message de ton cousin Paul, dit-elle. Il est en sûreté à son école.
Lydia retomba sur son oreiller.