Il accourut aussitôt, laissant sans hésitation les affaires qui l’occupaient. Il trouva Lydia pâlie et changée. Elle avait dans le regard quelque chose de sérieux qu’il ne lui connaissait pas et parlait sur un ton où il ne retrouvait plus l’accent enfantin dont elle ne s’était jamais défait jusqu’alors. Elle le remercia d’être venu tout de suite auprès d’elle, lui dit qu’elle avait à causer avec lui et lui demanda :

— Je voudrais savoir ce que vous pensez de la situation.

Savinski regarda ce visage si jeune et déjà si douloureux. Il hésita un instant, puis haussa les épaules.

— Rien, en vérité, Lydia Serguêvna.

Et comme les yeux graves de la jeune fille continuaient à l’interroger, il poursuivit d’une voix sourde :

— Il faut attendre. On ne voit pas clair pour l’instant. Qui peut dire ce qui se passera demain ?…

Et il développa les thèmes qui agitaient la ville sur la précarité du pouvoir des bolchéviques et sur la possibilité d’une avance des cosaques commandés par Krasnof.

Lydia l’arrêta et, posant sa main sur celle de Savinski, elle lui dit, tout en le fixant :

— Je sais tout cela, Nicolas Vladimirovitch, mais ce que je ne sais pas, c’est ce que vous pensez. Dites-le-moi, je vous prie. J’ai beaucoup réfléchi depuis trois jours ; il me semble que je ne suis plus la petite fille que vous connaissiez. Vous êtes mon ami, n’est-ce pas ? Parlez-moi franchement. Il n’y a que vous au monde avec qui je puisse causer.

Il y avait dans l’accent de Lydia quelque chose qui remua Savinski jusqu’au fond de lui-même. Il eut l’intuition qu’elle cherchait auprès de lui un réconfort à des angoisses dont la cause lui restait inconnue. Que lui dire dans l’incertitude où il était ? Il se résolut donc à lui exposer les choses telles qu’il les voyait, mais sur un ton qui enlevât à la conversation ce qu’elle avait de tendu et presque de tragique.