— Mais ne la connaissez-vous pas ? fit Savinski étonné.

— Je ne l’ai jamais vue, répondit Lydia… Est-ce une photographie ancienne ? Votre femme est encore très jeune.

— Sonia, fit Savinski, quel âge a-t-elle ? Trente-deux ans, je crois. Elle s’est mariée à dix-huit ans.

— C’est mon âge, fit Lydia d’une voix changée.

Elle resta un moment sans parler. Savinski se taisait aussi. De nouveau il avait cette impression que quelque chose de mystérieux avait surgi entre eux. Mais il ne s’attarda pas à en chercher la cause. La joie qui était en lui à voir Lydia dans son appartement dominait tout et l’emplissait d’une ivresse telle qu’elle ne laissait place à aucun autre sentiment. Elle était là, éblouissante de jeunesse et d’éclat ; le seul mouvement imperceptiblement rythmé de ses hanches quand elle marchait, la façon dont elle redressait son buste juvénile et effaçait ses épaules un peu grêles, le halètement léger de ses seins quand elle respirait, la manière dont l’air était aspiré et expiré entre ses lèvres, la profondeur de ses yeux et leur couleur azurée qui évoquait des cieux orientaux, la blonde torsade enfin de ses cheveux dorés et fins qui semblaient rendre à la lumière ce que la lumière leur avait donné, étaient un spectacle dont il ne pouvait s’arracher. Il n’était pas besoin de parler. A quoi bon ? Elle était là, vivante, près de lui. Que demander de plus ?

La vieille Annouchka survint. Elle regarda son maître qui ne s’était pas aperçu de son entrée. Il avait rajeuni de dix ans. Elle avait laissé un homme fatigué, presque un vieillard. Et voilà qu’elle retrouvait un homme fort, vigoureux, aux yeux brillants, au visage rayonnant de bonheur. C’est d’une voix pleine de douceur qu’elle dit :

— Barine, le dîner est servi.

A table, elle approcha la chaise de la jeune fille et lui témoigna une déférence particulière et, comme Lydia la remerciait, elle s’inclina très bas. Puis, ayant servi le potage et les pirochki, elle sortit.

— Votre servante est bien, dit Lydia.

— C’est une brave femme, répondit Savinski. Elle est pleine d’attentions pour moi.