6.—LES TROIS VERDICTS

—Moi,—déclara, ex abrupto, le père Lécoutard, tout en bordant plat la grand'voile du yacht,—je n'ai eu «ça» que trois fois dans toute ma pauvre pirate de vie. Trois fois seulement, monsieur! Comme je vous le dis. Point une fois de plus, point une fois de moins... Ho! de l'avant!... Kermadec! enfant de traînée!... sans que je manque de respect à ta vénérable mère... Kermadec! je m'en vas tout à l'heure t'enlever la peau du dos, si je vois ton foc ballon faseyer!... Et ferme ta manche à saletés: le mistral sent mauvais, quand tu parles... De quoi? je m'en vas t'apprendre à être poli avec moi comme je suis avec toi, hein? as-tu compris? bougre de malapris! marin juif! soldat du pape! figure![1]

Oui, monsieur, je n'ai eu «ça» que trois fois, depuis que ma mère m'a fait ... «ça»,—la jalousie;—et vous pouvez m'en croire, si le cœur vous en dit, «ça», c'est la plus extraordinaire des maladies. Les autres, de maladies ... la fièvre jaune, le choléra, la petite vérole, la grande, la peste, le paludisse, la truberculose, et la gangredène ... je les ai toutes eues des tas de fois, et je ne m'en porte guère plus mal. Mais la jalousie,—Kermadec! ton foc ballon! embraque donc l'écoute, et souque un coup, bon sang!—la jalousie, monsieur, c'est d'un autre tonneau, et si j'avais eu ça quatre fois au lieu de trois, sûr et certain que je ne serais point ici pour vous le raconter. Vous allez pouvoir en juger. Si je mens d'un mot, je veux être estropié!

La première de mes trois fois, «ça» me tomba dessus du temps que j'étais jeune.—Quatorze ans que j'avais!—On est précoce dans la marine. A quatorze ans, j'avais déjà une petite bonne amie, une jolie fille dans mes âges, qui vendait des bouquets de violettes sur la Croisette, durant que je polissonnais avec les gredins comme moi, sur le quai du port. Voilà qu'un jour elle s'amène du côté du môle des yachts, où j'étais; et qu'est-ce que je vois? un novice en maillot bleu et blanc, assis sur le tableau d'arrière d'une goélette italienne, qui commence à lui envoyer des baisers. Oui-dà! un failli chien d'italien, qui envoyait des baisers comme ça, sur le dos de sa main, vers ma petite bonne amie—le sang ne m'en fit qu'un tour, vous n'auriez pas eu le temps de dire: «Non de d'là!» que j'étais déjà sur la planche de la goélette,—juste à point pour pincer la jeune personne en train de renvoyer baiser pour baiser au novice.—«Toi, que je lui dis, à ce type-là, arrive ici, j'ai quelque chose à te dire qui intéresse ton avenir!»—Il comprend sans plus d'explications, me regarde en rigolant et descend de son bâtiment. Ça ne l'épatait pas beaucoup, parce qu'il avait bien seize ans contre moi quatorze. Mais moi, ça ne m'épatait pas du tout, parce que j'étais jaloux.

Pour lors, on s'empoigne tous les deux, et la petite nous regarde faire, les poings sur les hanches et la langue entre les lèvres. C'est du nanan, pour une fille, deux garçons qui se battent à cause d'elle. Moi et l'italien, nous y allâmes bon jeu bon argent. Il me pocha un œil, je lui cassai le nez. La fin finale, il n'y a que la Madone à savoir ce que ç'aurait été, attendu qu'au plus beau moment de la bagarre, les sergots nous tombèrent sur le poil. Et le soir, je couchai au violon. L'Italien aussi.

Jusque-là, ce n'était point méchant. Mais voyez la suite, histoire de voir: le lendemain, dès patron minette, les hommes de la goélette italienne s'en vinrent tous comme un seul, réclamer leur novice au commissaire; et tous, comme un seul, ils jurèrent sur le sang du Christ que ce novice-là était un gars tout ce qu'il y avait de mignon et de gentil, l'enfant du bon Dieu, quoi! tandis que j'étais, moi, le dernier des derniers, un nervi, un apache et un assassin. D'ailleurs, c'était moi qui avais cherché l'autre. Le commissaire, pas trop bien disposé pour moi, d'après tout ce tas de témoignages, envoya chercher mon père, qui,—un vrai fait exprès, monsieur!—m'avait la surveille cassé sa canne sur le dos, je ne sais plus pour quelle idiotie que j'avais faite!—Ah! misère! quand une fois le guignon s'en mêle!—En conséquence de quoi, mon père, en manière de renseignements sur moi, me renia, net comme torchette, et déclara que je n'étais plus son fils. Du coup, ça ne traîna pas: le commissaire me renvoya au juge, le juge me renvoya au tribunal,—au tribunal correctionnel! excusez du peu!—et le tribunal me condamna.—A quoi, que vous me demandez?—A sept ans de bagne, monsieur! Comme je vous le dis: on m'interna dans une maison de correction jusqu'à ma majorité.—Vingt et un ans moins quatorze ans que j'avais, resta sept ans à faire. Sept ans de bagne, donc, ni plus ni moins! Et, tout ça, pour avoir été jaloux.—Qu'est-ce que vous en dites?


Ho! de l'avant!... Kermadec!... c'est-il que tu penses à ta petite sœur, ou c'est-il que tu es borgne des deux yeux, pour ne point voir la bouée de virage?... Pare à virer!... abruti!... Envoyez!... File ton foc, ramasse ton ballon, change les amures!... Et ferme, je te dis! le papier s'envole... Y a du bon, monsieur, nous doublerons la balise noire de ce bord-ci, ou je ne m'appelle plus Lécoutard! A cette heure les autres racers sont baisés, sûr comme amen à l'église!...


Va donc comme je te pousse! La deuxième fois que j'ai eu «ça» c'était huit, neuf, dix ans plus tard. J'avais fini mon temps de correction,—sale temps, vous pouvez m'en croire!—et je m'étais engagé volontaire, pour cinq années, dans la flotte. J'étais donc matelot à bord d'un croiseur d'escadre qui faisait la navette entre Toulon, Le Golfe, Bizerte, et le reste du tremblement.—L'Amiral Germinet, qu'on l'appelait, ce croiseur.