Je la regardai, profitant de ce hasard qui nous faisait voisins pour quelques secondes; elle me parut jeune: trente ans peut-être; et jolie: les yeux verts très grands, une fossette sensuelle au coin de la lèvre qui luisait rouge à travers le chantilly de sa voilette; élégante, en outre: robe de drap uni, boléro de velours, longue étole de chinchilla. Hors du manchon, un petit sac en daim gris à fermoir d'or pendait au bout de sa chaîne.
Je pensai:
—Quelle femme est-ce là?
Le parfum était délicat mais un peu fort. Au-dessus du col, un bout de nuque apparaissait, nuagé d'or par des cheveux follets très habilement chiffonnés au petit fer.
—Monde ou demi? Bah! partageons la différence: trois quarts. Si je la suivais?...
J'allais débiter une galanterie, quand le flot des véhicules s'écoula tout à coup. Sur la chaussée dégagée, la dame avança. Elle traversa la rue d'Anjou, suivit le boulevard. Au coin de la rue Roquépine, je me décidai à l'aborder et lui contai la première fadeur venue. Elle feignit de ne pas entendre. Mais comme je la dépassais pour la mieux voir, elle m'examina d'un coup d'œil furtif. Et il ne me parut pas que ma hardiesse l'eût irritée.
En conséquence, je récidivai, exposant en style persuasif que j'avais au numéro 34 de la jolie rue Murillo un rez-de-chaussée fort goûté de mes amies: divan de vieux Chiraz, chartreuse du temps des moines, estampes japonaises, fumerie d'opium, et le parc Monceau dans les fenêtres, et deux sorties..
On continuait de faire la sourde et on allait droit devant soi, d'un pas vif de vraie Parisienne. Cela ne m'inquiétait pas outre mesure: le boulevard Malesherbes conduit au boulevard Haussmann, et le boulevard Haussmann à l'avenue de Messine ... pour aller rue Murillo, rien n'est plus direct...
Au carrefour Saint-Augustin, la dame hésita. Pour la dernière fois, je renouvelai, plus pressantes, mes offres et ma prière. Un regard rapide m'enveloppa; mais je n'eus point d'autre réponse: légère comme un moineau, la dame s'était lancée sur la chaussée du carrefour, traversant en oblique vers le boulevard Haussmann. J'eus la sensation d'être vainqueur. Et j'allais courir sur les traces de ma conquête, quand une auto frôlant le trottoir me força de demeurer un instant. Une cohue de voitures débouchait à la fois des deux boulevards. Je vis un énorme tramway vert stopper bruyamment, obstruant la rue d'Astorg. En même temps un «gare de l'Est-Trocadéro» se précipita hors de la rue de la Boétie, au trot furieux de ses trois percherons[1]. Une angoisse soudaine m'étreignit: prise entre le tramway et l'omnibus, la dame se rejetait à droite, fuyant les roues éclaboussantes. Et un camion, surgi tout à coup derrière le tramway, lui barrait la route. Elle cria de peur, tournoya, affolée, glissa, tomba et le sabot d'un cheval lui brisa la poitrine.
J'avais bondi à travers la haie mouvante des véhicules et je fus le premier auprès du corps étendu. La dame gisait sans connaissance, les yeux grands ouverts, un peu d'écume rose à la bouche. Le manchon de chinchilla et le petit sac à fermoir d'or tenaient encore à la main gantée, souillée de boue...