Et ça continuait, sur le même ton, quatre pages durant.

La fin surtout valait son pesant de perles fines:

Je ne veux rien de vous: ni amour ni pitié; non! et pas même la moitié de votre gloire! Mais j'ambitionne la joie unique de baiser la sublime main qui écrivit la Grande Ennemie! Ne refusez pas l'hommage de mes lèvres! Je serai aujourd'hui, demain et après-demain, au soleil couchant, sur le cap le plus sud de l'allée des Cygnes, et j'attendrai là mon destin. J'ai vingt ans. Je suis vierge. Et l'on me nomme Amorosa.

Amorosa, oui. Elle avait signé Amorosa. Vous avez bien lu...

Ici, j'ouvre une parenthèse.

Les romanciers—j'en appelle à tous mes chers confrères—reçoivent beaucoup de lettres de femmes. Moins qu'ils ne l'avouent, mais plus qu'on ne le croit. Dans la hiérarchie des messieurs vers qui les belles désœuvrées jettent leurs fantaisies, calligraphiées sur vélin mauve ou vert d'eau, les romanciers occupent très véritablement la troisième place. Seuls les clowns de cirque et les comiques de beuglant sont plus favorisés...

Toutefois les dames qui écrivent aux romanciers—sœurs jumelles des dames qui écrivent aux comiques de beuglant et aux clowns de cirque—se rangent presque toujours dans deux catégories, l'une et l'autre dépourvues d'originalité.

A savoir:

La catégorie des quêteuses d'autographes et la catégorie des chercheuses de sensations.

En sorte que celles-là esquivent prudemment tout rendez-vous et toute rencontre: «Ne vous dérangez pas, cher maître! Un simple petit billet...» et que celles-ci exigent le huis-clos et le tête-à-tête: «Où vous voir librement, secrètement, intimement?...»