Perrouz-hanoun avait vite pris en amitié son élève.
Perrouz-hanoun avait quarante ans. C'était une Arménienne très grasse et qui avait été très belle. Elle avait encore un charme réel et prenant, et le public était enthousiaste d'elle. En Turquie, comme aux pays franks, les artistes sont mieux goûtées quand elles sont déjà mûres. Leur grâce et leur talent, presque entamés par la vieillesse, apparaissent plus fragiles, plus touchants et plus précieux.
Nectar-hanoun, toute jeune et trop mince, mais docile et appliquée, commençait à gagner le suffrage des connaisseurs. Perrouz-hanoun était fière de son élève; en outre, elle la trouvait jolie, et lui enseignait avec beaucoup de plaisir les caresses que préfèrent les dames de harem. Ces leçons sensuelles, souvent prolongées et répétées, préludaient entre les deux amies à de longues causeries et à de longues confidences; car toutes deux étaient de la même race et d'une éducation pareille, tellement que les pensées de leurs deux têtes se ressemblaient et s'échangeaient aisément avec une joie réciproque.
V
Le théâtre d'Hassan-effendi, où jouaient Perrouz-hanoun et Nectar-hanoun, était une belle baraque ronde en planches vernies avec un rang de loges grillées pour les dames turques. Sur la scène, on jouait des comédies très amusantes, et on dansait en intermèdes. Les danseuses s'agitaient mollement, deux à deux ou l'une après l'autre, et pimentaient la saveur de leurs attitudes par des paroles lascives chantées sur des airs sauvages ou plaintifs.
VI
Nectar-hanoun fut d'abord admirée pour sa beauté évidente, avant de l'être pour son talent qui croissait.
Les spectateurs l'applaudissaient tous, chacun suivant la manière de sa race.
Les Turcs riaient fort et battaient des mains. Les Grecs attachaient ensemble deux colombes, et les jetaient liées sur la scène. Les Franks, quand il y en avait, se levaient et criaient «bravo», et lançaient les fleurs de leurs boutonnières.
Souvent, après la représentation, les plus enthousiastes, musulmans ou chrétiens, attendaient à la petite porte. Mais, instruite par Perrouz-hanoun, et très prudente, Nectar-hanoun n'écoutait rien et se hâtait vers son araba ou son caïque.