Depuis sept ou huit semaines qu'il était au monde, le Chat-Comme-Ça s'était déjà posé bien des fois cette alléchante question. Et la réponse avait été très variable. Neuf fois sur dix, évidemment, non! ce n'était pas bon à manger... Mais, souvent, c'était au moins amusant à mordre. Et, même, rien, en allant au fond des choses, rien, sauf le poivre et la pelote d'aiguilles, n'était absolument mauvais à manger ... surtout pour qui savait s'y prendre, et, prudemment, goûtait d'abord en y mettant la patte avant d'y mettre, comme dans la chanson, le menton...

Je ne sais d'ailleurs pas exactement ce qu'y mit le Chat-Comme-Ça. J'entendis, à travers deux portes fermées, qui me parurent ouvertes, tellement le son les perça vigoureusement. Un cri: pas un miaulement; ce n'était point articulé, ni modulé. J'entendis donc un cri, tout nu, qui me fit mal par contagion. Je courus. Et je trouvai dans une chambre un peu bouleversée deux serviettes-éponges éparses, l'une trop près du radiateur allumé, qui la roussissait; et, dans le coin le plus noir, sous la plus grosse bibliothèque, un débris hérissé qui pleurait très fort, et que je finis par reconnaître pour mon chat, le Chat-Comme-Ça, avec seulement trois pattes, la quatrième quasi-amputée par le radiateur.

Chat échaudé craint l'eau froide, affirme la Sagesse des Nations. Jusqu'au jour qui lui avait révélé coup sur coup, et sans douceur, d'abord l'eau et le feu ensuite, le Chat-Comme-Ça s'était en toutes occurrences montré brave, hardi, voire un brin téméraire. Témérité qui lui seyait à ravir, les taches blanches et noires de son minois évoquant assez bien un bonnet de police qu'il eût porté crânement sur l'oreille. Mais, au lendemain de ce jour effroyable, fini courage et finie témérité. Le Chat-Comme-Ça, du soir au matin, fit volte-face comme une crêpe qu'on retourne et fut le plus poltron chaton d'entre tous les chatons poltrons.

... Somme toute, il avait été brave tant qu'il avait ignoré le danger. Sitôt qu'il le connut, il s'en sauva toujours au plus loin et à toutes jambes. Exactement, mon Dieu! comme la plupart des hommes...

Il fut même parfois pittoresque de mesurer l'énormité de cette couardise, née d'une baignoire d'eau tiède et d'un radiateur à bougies réfractaires. Voici comment:

Quand vint la Noël de cet an-là, le Chat-Comme-Ça, quoique devenu mieux qu'un chaton ... comptez qu'il entrait dans son huitième mois, et c'est bien quelque chose!... le Chat-Comme-Ça, ce nonobstant, demeurait encore un chat très jeune, à maint égard, autant dire un simple chaton. Il n'y avait pas trop de sa faute: vivant en mon logis comme en un couvent cloîtré, n'en sortant jamais, n'y recevant personne, et n'ayant encore de toute sa vie aperçu la queue d'un autre chat, le Chat-Comme-Ça ignorait forcément mille et mille choses que l'on sait couramment dans la plus bornée des gouttières. Il ignorait même qu'il fût des gouttières. Et, pour concrétiser le cas par un exemple, il ignorait ce qu'est un merlan frit. Il fallait bien qu'il l'ignorât, puisqu'il n'en avait jamais vu.

... Il en vit un, pour la première fois, ce jour de Noël que j'ai dit.

Vu la magnificence d'un déjeuner trop plantureux servi pour moi tout seul, un merlan frit d'assez belle taille, grand peut-être comme la moitié d'un chat, ne m'avait ce matin-là inspiré d'autre envie que de n'en pas manger. Je déjeunais, comme de règle, dans ma salle à manger. Et le Chat-Comme-Ça, qui avait, comme de règle aussi, déjeuné une heure plus tôt dans la sienne, (la sienne était ma cuisine à moi), faisait sa sieste, à mes pieds, couché en rond sur son coussin favori. Tout allait selon la norme, donc pour le mieux d'après Candide, quand je m'avisai de déranger l'ordre naturel des choses, en posant par terre, dans son assiette, le merlan frit intact encore, et en éveillant le Chat-Comme-Ça pour le lui montrer.

Le premier mouvement du Chat-Comme-Ça fut un réflexe. Je m'y attendais d'ailleurs. Face à face avec ce monstre inconnu: le merlan frit, le Chat-Comme-Ça n'eut pas un éclair d'hésitation: il se sauva éperdu jusqu'à la porte, tout le poil hérissé et la queue en mât de cocagne.

La porte passée, il s'arrêta pourtant, le temps de souffler: on ne le poursuivait pas; le merlan frit n'avait pas fait acte d'hostilité. Demi-rassuré, le Chat-Comme-Ça prit son courage à quatre pattes, et fit demi-tour; oh! prudemment: tous les muscles bandés, prêt au saut en arrière, et le regard de ses yeux flamboyants ne lâchant pas d'une ligne l'œil, fixe aussi, mais terne, du merlan. D'honneur! si le merlan avait bronché, je n'eusse pas revu le Chat-Comme-Ça d'une semaine. Mais le merlan frit ne broncha pas, et le Chat-Comme-Ça n'eut pas à s'enfuir plus outre. Lors il reprit courage, et s'enhardit enfin jusqu'à risquer un retour offensif. Pour couper court l'anecdote, le merlan frit fut au bout du compte mangé. Mais qui n'a pas vu le Chat-Comme-Ça marchant sur son merlan frit n'a jamais vu poltron luttant contre sa poltronnerie.