Il est pourtant facile d'éviter de pareilles aventures. Assurément, il serait déloyal et injuste de reprocher au ministre sa transformation d'escadres, qui a failli nous jouer un fâcheux tour, car, à ce compte-là, on n'améliorerait jamais rien, craindre d'être surpris par la guerre pendant la période intermédiaire. Mais l'histoire de la cuirasse du Formidable et celle des canons du Gaulois contiennent une leçon dont on fera bien de se souvenir. De pareilles négligences, qui causeraient un désastre, risqueraient fort de s'appeler des trahisons.
En tout cas, le péril est conjuré, pour cette fois. Mais nul n'oserait affirmer que demain il ne renaîtra pas plus menaçant encore. Si décidément les Anglais exigent que nous leur fassions la guerre, nous entendons la faire avec les meilleures chances. Nous n'avons pas la prétention de battre à la fois sur toutes les mers un ennemi deux fois plus nombreux, mais nous voulons pouvoir n'accepter la bataille qu'à notre heure et sur notre champ, ce qui est absolument possible. Quand nous en serons là, nous pourrons reprendre en face de nos adversaires l'énergique attitude qui convient à la France, et ne plus souffrir en silence un soufflet sur notre joue[6].
[1] Le Salut Public, 27 décembre 1898.
[2] Il est exact que jamais l'Angleterre ne fut comparativement plus forte qu'en 1898. Seule comptait alors, en face d'elle, notre marine à nous, Français. Et le rapport de l'une à l'autre était à peu près comme 4 à 1. Au contraire, dès 1900, la marine allemande commença de prendre son essor, et aussi la marine américaine. En 1914, les cuirassés de Guillaume II purent affronter, çà et là, les cuirassés de Georges V: au Jutland, ceux-ci n'étaient guère que trois contre ceux-là deux.—Aujourd'hui,—1921,—l'Angleterre, tout à fait décadente, cède peu à peu cet empire des mers qui fit toute sa grandeur aux Etats-Unis, et pousse la folie jusqu'à se fier totalement à une alliance étrangère, à l'alliance du Japon. Nul doute que, d'ici à quelque quinze ou vingt ans, la grandeur britannique ne soit plus qu'un souvenir.—C. F.
[3] Ce que nous avions en 1900; ce que nous avions même encore en 1914; mais ce que nous n'avons plus en 1921. La marine française, elle aussi, et pour des raisons multiples, n'est plus, aujourd'hui, qu'un glorieux souvenir.—C. F.
[4] Il est bien entendu que toutes les unités navales dont il est question dans ce texte n'existent plus depuis de longues années. L'extrême vieillesse d'un navire de guerre n'excède jamais vingt ans.—C. F.
[5] Cf. la note de la [page 84].
[6] Tout ce qui précède, écrit il y a plus de vingt ans, semble aujourd'hui tout à fait dépourvu d'actualité. Mais l'histoire est un recommencement éternel. Cet an-ci,—1921,—un journal de Londres déclarait, au grand étonnement de toute la France, que jamais les relations franco-anglaises n'avaient traversé de crise plus grave, depuis Fashoda, qu'à l'heure qu'il est. Changez, dans les douze pages qu'on vient de lire, tous les noms de navires cités; changez aussi quelques détails faciles à découvrir par quiconque sait lire entre les lignes, et l'Après Fashoda que Claude Farrère écrivait en 1898 pourra s'intituler en 1921, Après la Conférence de Londres ou Après l'accord de Paris.—Note de l'Éditeur.