IL A ÉTÉ TIRÉ DE CE LIVRE:

40 exemplaires sur papier du Japon Impérial et 500 exemplaires sur papier vergé d'Arches tous numérotés.


AVERTISSEMENT

L'année 1898 ne fut pas pour nous de celles dont on garde un bon souvenir. L'affaire Dreyfus avait divisé la France. L'armée en restait douloureuse, et notre prestige au dehors amoindri. Nos rivaux profitaient de ce désarroi. L'Angleterre et l'Allemagne se disputaient les dépouilles de notre influence ruinée. Un gouvernement faible et têtu ne résistait pas. L'histoire universelle se déroulait sans nous. On attaquait brutalement l'Espagne. On rêvait de conquérir la Chine. On nous infligeait l'affront de Fashoda. Dans nos colonies, nous perdions peu à peu tous nos droits. Où nous arrêterions-nous? Le XIXe siècle, ouvert par notre gloire, semblait prêt à se fermer sur notre agonie.

A l'intérieur, la lutte des partis aveuglait les meilleurs citoyens. Il fallait s'éloigner pour prendre conscience du péril qui nous menaçait. De l'étranger, un Français mesurait mieux les erreurs de la France. Nos marins surtout en souffrirent cruellement. A chaque endroit du monde où le service les portait, ils ne se sentaient plus les soldats d'un pays respecté. Le désir de se dévouer davantage, et sans espoir peut-être, s'exaltait en eux. La génération se préparait qui, vingt ans plus tard, courrait au sacrifice. Même en 1921, la France ne sait pas assez ce qu'elle doit à ses marins.

Or, aux premiers jours de 1898, un jeune officier de marine se trouvait en Extrême-Orient. Depuis quelques mois, supportant mal de ne pas dire haut ce qu'il jugeait nécessaire de dire, il écrivait, pour un journal de Lyon, le Salut Public, des articles d'une ardeur et d'une intelligence qu'on apprécia. Dès le 29 septembre 1897 il avait dénoncé les intentions coupables des Etats-Unis d'Amérique contre l'Espagne. Puis, navré de l'ignorance dangereuse où l'on était chez nous des choses de la mer, il avait parlé aux lecteurs du Salut Public, comme on ne le faisait pas à ceux des journaux parisiens, de Guillaume II et la Marine allemande, de la Marine telle qu'elle est, des Paquebots français et étrangers. Puis, il était parti pour l'Extrême-Orient. Là, il découvrit tout de suite les tristes résultats de notre politique, et il fut assez clairvoyant pour prédire que la vieille Europe aurait sous peu à compter avec les peuples jaunes. Pendant toute l'année 1898, il nous envoya d'Asie des chroniques d'une étonnante et courageuse lucidité sur les principales questions dont le patriotisme français pouvait s'émouvoir.

S'il composait cependant des contes, ou s'il travaillait à quelque roman, il n'en publiait rien. Il était jeune. Il attendait. Quand il se décida, il rendit célèbre le nom de Claude Farrère. En 1898, il signait: Pierre Toulven. Il avait à peine vingt-et-un ans.

C'est un choix de ses articles du Salut Public que nous avons la bonne fortune d'offrir à ses amis. Ils y retrouveront, déjà toutes vives, les qualités de franchise et d'allant qui leur plaisent en Claude Farrère, et ils s'assureront au surplus qu'il est bien vrai que les poètes ont le don de prophétie, car rien de ce qu'écrivait Pierre Toulven en 1898, sur des sujets délicats, n'a été démenti par le temps et ne saurait être renié par Claude Farrère.