C'est le moment pour le négociant et l'industriel,—les soldats de la guerre nouvelle,—d'aller étudier en hâte les positions de l'ennemi, ses ressources et ses intentions.

C'est le moment pour l'artiste et le curieux d'aller voir ces pays d'Extrême-Orient, jadis fabuleux, pleins d'étrangeté et de bizarrerie; d'aller les voir avant que la transformation en train de s'accomplir n'ait achevé d'en faire des usines modernes, perfectionnées et puissantes.

[1] Le Salut Public, 2 mars 1898.


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SINGAPORE

Quand vous irez en Extrême-Orient, trois ou quatre jours après avoir doublé Ceylan, vous verrez la mer se resserrer entre des côtes abruptes et boisées; vous entrerez dans une sorte de corridor colossal au bout duquel votre route sera barrée par un archipel pressé, laissant entre ses îlots un passage étroit qui est la porte unique de l'Extrême-Orient. Cela, c'est le canal de Singapore. Singapore est le vrai seuil des contrées jaunes.

Figurez-vous une espèce de rivière assez, large, sinueuse, bordée de rives merveilleusement vertes, encombrées d'îlots et de rochers. Sur la berge, des quais grossièrement bâtis en bois, mais interminables; amarrés aux appontements, une flotte de vapeurs de toutes nations; sur les quais, des montagnes de charbon, des docks, des dépôts, des amas de marchandises; plus loin, des prés verts et une route anglaise, large comme une avenue et propre comme une allée. C'est le port de Singapore. La ville est tout au bout, à plus de deux milles des premiers navires.

Débarquons. Si c'est le jour, l'activité fébrile du port fait une profonde impression. Et même de nuit, neuf fois sur dix, se trouvera pas loin quelque paquebot pressé, chargeant son charbon à la lueur des torches et des fagots résineux qui brûlent sur le quai; et ce n'est pas un spectacle d'Europe que ces files d'hommes bruns, écrasés sous des fardeaux énormes, prenant d'assaut le vapeur en poussant des hurlements perçants et redescendant sur le quai à la course pour remonter aussitôt avec de nouvelles charges.

C'est au-delà du canal, côté Orient, qu'est la ville, au bord de la rade même. Singapore, moitié Chine et moitié Inde, est une des physionomies de cités les plus étranges du monde. Bâtie du premier pavé à la dernière brique par les Anglais, elle abonde en rues droites et larges, sans montrer la prédilection exagérée des Américains pour l'angle droit. Beaucoup de squares, force places immenses, abondantes d'arbres et de pelouses. Voilà le plan.