Et pourtant, aujourd'hui, ils sont inquiets et ils ont raison de l'être.
Il y a, en effet, un principe colonial qu'on ne sait pas en France et qui est pourtant capital. C'est que celui qui retire tout le profit d'une colonie, ce n'est pas le propriétaire, c'est le négociant; ce n'est pas l'administrateur, le fonctionnaire, c'est celui qui détient les banques, qui accapare les marchés, qui organise les lignes de paquebots, qui importe son industrie à lui et emporte les produits et l'or de la colonie. Pendant très longtemps les Anglais ont été à la fois propriétaires et négociants; ils risquent fort aujourd'hui de perdre le rôle le plus fructueux.
C'est que là, comme dans beaucoup d'autres points du globe, les Allemands sont intervenus. Ils se sont attaqués d'abord aux puissances commerçantes de second ordre; à nous, Français; ils nous ont battus, supplantés; ils achèvent maintenant notre ruine; voici des chiffres qui le prouvent, chiffres dus au consul de France à Singapore:
Les Allemands vendent 230.000 piastres de mercerie; nous, 46.000;—229.000 piastres de lainages; nous 18.000;—218.000 de quincaillerie; nous, rien. Seules nos soieries tiennent encore devant la concurrence allemande; mais notre chiffre décroît et le leur augmente. Ces gens-là font meilleur marché, moins bon et de moins bon goût que nous: trois qualités indispensables ici, car l'Oriental n'est pas riche, aime à acheter souvent et, par suite, veut acheter de la camelote vite usée, et ne prend que des articles criards, aux tons violents et heurtés. Avis à nos exportateurs lyonnais, s'ils veulent triompher de nos mortels ennemis en gagnant des fortunes.
En attendant, la concurrence allemande s'attaque au commerce anglais; sur plusieurs points elle l'a dépassé ou supplanté. Ce n'est pas encore la lutte active, presque politique, qui s'est engagée au Transvald, c'est un envahissement patient et sournois, d'autant plus redoutable à l'Anglais que rien n'est plus opposé à son caractère énergique et brutal que ces menées tortueuses.
Mais, à Singapore, il y a encore autre chose que des Anglais et que des Allemands. Et, notre promenade finie, quand nous reviendrons aux appontements, vers les vapeurs amarrés, chargeant et déchargeant leurs marchandises, nous verrons sur beaucoup de ces navires flotter un pavillon bizarre, blanc, avec un soleil rouge au centre.
Cela, c'est le pavillon japonais, en train de conquérir l'Extrême-Orient, et qui s'est avancé déjà jusqu'à Singapore.