Je sentis un grand froid glisser tout le long de mon dos, de la nuque aux reins. Lui s'était retourné vers moi:
—Vous êtes de quart, Fargone, hein?... Bon!... Rappelez donc l'équipage aux postes de mouillage!... Nous allons entrer là-dedans, y jeter un pied d'ancre ... et passer la nuit tranquille, à l'abri... Demain, il fera jour...
Il essaya de sourire. Sa lèvre, inerte, n'y parvint pas. Il acheva, pour soi, bouche fermée:
—Je suis crevé! il faut que je dorme!
Moi, j'obéissais. Les sifflets de manœuvre grinçaient dans le vent déjà moins brutal: l'île plus proche nous masquait déjà du large. La passe semblait s'élargir devant notre étrave, presque libérée, maintenant, des gifles furieuses de la mer...
J'avais obéi. L'équipage était aux postes de mouillage. Cent mètres encore, et nous aurions franchi la passe...
Alors le courage me manqua, et je sentis que j'allais pleurer,—pleurer encore!—de regret cuisant, de morne souffrance... Vous comprenez: la nuit dans cette rade, c'était le retour au port retardé de douze heures; nous serions là-bas le soir, au lieu d'y être le matin; et ce ne serait pas ce jeudi-ci, ni l'autre, peut-être, ni après, ni jamais! j'en avais le pressentiment! que je retrouverais la chère bouche aux belles lèvres, la bouche aimée...
Je m'étais détourné. Je regardais la lame de sillage, fixement ... c'est plus vert que les vraies lames de houle, une lame de sillage ... avec moins d'embruns floconneux à la crête...
Tout à coup, la voix bien connue m'appela:
—Fargone!