Dans la bouche de l'officier, le commandement, soudain, s'étrangle...

Voici ce qui est advenu: les croiseurs, d'abord, ont tout à coup repris la ligne de file, pour doubler ou envelopper la tête de l'armée; et les cuirassés, pour déjouer la tentative, ont commencé d'évoluer aussi, parallèlement.

D'où le changement de pointage ordonné d'avance, chaque bâtiment devant «arriver» de quatre-vingt-dix degrés sur sa gauche,—faire «par le flanc,» si vous préférez.—Seulement, quelque chose s'est passé,—quelque chose: une avarie de barre, ou de gouvernail, ou de drosse; on ne sait pas au juste; on n'a pas le temps de savoir; et le Fontenoy, au lieu d'arriver, en même temps que ses matelots, n'arrive pas,—continue sa route en droite ligne;—en droite ligne,—cependant que l'Eckmühl, à tribord, arrive,—et tombe perpendiculairement sur le Fontenoy:—Abordage!—Abordage inévitable!—Abordage: c'est-à-dire—l'éperon de l'Eckmühl dans le flanc du Fontenoy,—et le Fontenoy, tout de suite, en vingt secondes, chaviré, quille en l'air, et coulé bas;—comme chavira jadis et coula le cuirassé anglais Victoria, ayant reçu dans son flanc l'éperon du cuirassé anglais Camperdown.—Bref: la mort.—La mort foudroyante, qui se précipite.—Et rien à faire, rien à tenter.

Fargue, malgré lui, recule d'un pas, détourne la tête, et jette dans sa tourelle un suprême et tragique regard:—Ceux-ci, près de mourir, comment mourront-ils?...

Ho! les yeux dilatés du chef ont rencontré les yeux fixes des douze hommes qu'il commande,—des douze hommes qui ont vu comme lui, qui savent comme lui, qui attendent comme lui la mort; des douze hommes tout de même immobiles, muets, disciplinés.—Oh! la fière, la sublime machine! Au cœur de Fargue, un flot de sang orgueilleux afflue:—La mort, par Dieu, peut venir! La tourelle est prête!—D'un geste d'épopée, l'enseigne arrache sa casquette et la jette à terre, pour saluer d'avance les treize cadavres héroïques qui, tout à l'heure, dormiront ici, chacun à son poste. Et, ardemment, Fargue renfonce sa tête dans le casque blindé, refait face à la mort, immobile comme les autres, muet, discipliné...

La mort vient: l'Eckmühl se précipite avec une vitesse de locomotive. La masse colossale grandit, grandit, grandit... L'étrave, tranchante comme un glaive, fend la mer avec un frémissement bref, et s'allonge vers le flanc du Fontenoy... Combien de secondes encore? trente? quinze? dix?... Le gaillard de l'Eckmühl, couvert d'hommes accourus, qui gesticulent, fond comme une avalanche... Fargue, les yeux hypnotisés, n'aperçoit même pas, aux barres de misaine, la flamme quadrillée bleu et blanc,—signe que l'Eckmühl «bat en arrière» de toute la puissance de ses trois machines: vingt mille chevaux-vapeur, qui luttent désespérément pour atténuer le choc terrible.—Fargue ne sent pas non plus le parquet qui vibre: le Fontenoy «bat en avant» à toute vitesse, tente désespérément de passer, d'éviter l'éperon mortel.—Six hélices, au total, qui se tordent et tourbillonnent sous les eaux, pour le salut commun.

Si on passait, pourtant!... Toute la coque du Fontenoy frémit, maintenant. Le Fontenoy ne veut pas mourir. Il a pris son élan, il se rue au travers des lames... Et l'Eckmühl, retenu à triple bride par ses machines déchaînées, ralentit, ralentit... Si on passait!...

On passe...

Oh! on passe près!... Il n'y a pas six mètres de marge, entre la proue de l'Eckmühl et la poupe du Fontenoy... Mais, six mètres ou six milles, qu'importe! On passe!...

On a passé.