[COMMENT ILS MEURENT]


COMMENT ILS MEURENT

à la mémoire
du vice-amiral Germinet
qui tenta de refaire
une escadre française.

Je voudrais qu'on sût comment ils meurent, nos officiers, les lieutenants, les enseignes, les subalternes, les plus petits ... ceux qui n'ont encore qu'un galon, deux au plus, sur la manche, ceux qui sortaient hier de l'École, avant-hier du lycée...

Alors ... ça ne vous ennuiera pas trop de lire jusqu'au bout?... j'essaierai d'être très court ... et puis, vous pourrez raconter vous-même l'histoire, après avoir lu; et vous n'aurez pas besoin de citer l'auteur: car l'histoire est vraie; autant dire par conséquent qu'il n'y en a pas, d'auteur...

Elle commença, l'histoire en question, à bord du cuirassé de la République le Wagram ... vous savez? le Wagram?... sur lequel l'amiral Cheftel a arboré son pavillon, le 15 mai dernier?... Vous savez. Bon!—Le jour que l'histoire arriva, la quatrième escadre de ligne faisait son école à feu du premier semestre. On tirait par division, trois cuirassés à la fois, sur grands buts accouplés deux par deux, à dix mille mètres. Le Wagram,—pavillon du contre-amiral commandant en sous-ordre la deuxième division,—était amateloté avec ses deux frères de chantier, le Hohenlinden et l'Auerstaedt. Moi, j'étais embarqué sur un croiseur de la troisième escadre légère,—la Convention.—Mais, à titre d'officier canonnier, on m'avait accordé la faveur de prendre passage à bord de l'un quelconque des cuirassés de ligne,—en l'espèce, à bord du Wagram,—pour assister aux écoles à feu. Il y a toujours à apprendre dans une école à feu, même pour qui en a vu, comme moi, pas mal de douzaines.

J'abrège. La première passe était faite. Les trois cuirassés avaient tiré par tribord sans incident. Ils évoluaient pour reprendre poste sur l'alignement de tir, et tirer par bâbord. Nous, les officiers passagers, nous étions libres de nous installer partout où nous voulions, à condition, bien entendu, de ne gêner personne.

Je m'étais juché dans une glène de filin, tout contre la tourelle Six,—une tourelle latérale de 240 millimètres, qui n'avait pas encore exécuté ses salves, puisqu'elle était bâbordaise. Quand les clairons sonnèrent: «Armez bâbord!» je vis donc l'armement, en réserve jusqu'alors, grimper par l'échelle d'accès. Et je reconnus l'enseigne chef de tourelle: Jean Scherrer; je me souvins de son nom.—Un gosse: vingt-deux ans, ou vingt-quatre; à le voir, on eût dit quinze. Blond, rose, joufflu; et juste autant de poil au menton qu'au genou. Tout à fait l'air de ces jolis petits garçons qui font du tennis à Puteaux. Je l'avais rencontré cinq ou six fois dans les cabarets toulonnais, à la Pintade et ailleurs. Et je l'avais remarqué, parce qu'il promenait toujours la même amie, ce qui n'est guère de mode chez les enseignes, lesquels poussent rarement la fidélité jusqu'à la monotonie... L'amie de Jean Scherrer était une très gentille enfant, d'ailleurs, et faite exprès pour lui: elle avait tellement l'air d'avoir douze ans que lui, près d'elle, faisait presque l'effet d'un homme. Et rien n'était plus drôle que leur couple, qu'il était vraiment impossible de prendre au sérieux.

Donc, je vis Jean Scherrer, qui allait grimper à son échelle, pêle-mêle avec ses matelots. Et je l'arrêtai au vol, le temps d'une poignée de mains: