—De mon temps—murmura-t-il, dédaigneux,—il fallait plus d'un rat pour mériter la double!...

Il écarta les jambes pour mieux «étaler» un coup de roulis, et nous parla du haut de ses trente ans de mer:

—Messieurs, en 69, j'étais midship de détail à bord de la Cérès, une frégate à voiles devenue transport de bagnards. Nous «faisions» la Nouvelle-Calédonie, par Bonne-Espérance à l'aller, et par Magellan au retour... C'étaient des navigations, je vous prie de le croire!... Or, la Cérès était une vieille baille, usée jusqu'aux couples, et les rats y foisonnaient. Songez que pas une porte de soute ne fermait et que toutes les cloisons ressemblaient à des écumoires! Un beau matin, voici qu'on découvre un nid complet dans la boîte aux chronomètres! Du coup, l'officier en second entre en fureur:

«—Demain,—décrète-t-il,—toute la journée, du branlebas du matin au branlebas du soir, chasse! Et la double à tout homme qui apportera six cadavres au maître-commis!

«Six, hein! notez! Mais savez-vous combien il y eut de pièces au tableau, ce soir là?—Six cent soixante-douze.—Parfaitement! Six cent soixante-douze rats massacrés du lever au coucher du soleil. Cent douze demi-douzaines. Ça coûta vingt-huit litres de vin au gouvernement.

«L'officier en second s'effara:

«—Vingt-huit litres!—répétait-il.—Vingt-huit litres!... Mais ces bougres-là vont nous vider la cambuse!... Voyons ... il reste sûrement deux fois plus de rats qu'on n'en a tué... Minute! j'y vais mettre bon ordre. Demain, chasse comme aujourd'hui! mais il faudra montrer douze rats au lieu de six pour avoir droit à la double!...

«Il se croyait «au vent de sa bouée,» comme disent les vieux mangeurs d'écoutes. Mais va te faire fiche! Le lendemain soir, on lui étalait plus de mille rats sur la dunette!

«Cette fois il jura comme feu Jean-Bart:

«—Nom de Dieu de tonnerre de Dieu! ce n'est pas possible! Ils les élèvent exprès, leurs rats! Ils en ont des réserves, des parcs, des haras! Ça ne se passera pas comme ça!... D'abord, toutes ces beuveries m'embêtent: je n'ai pas envie d'avoir un équipage saoûl du jour de l'an à la saint-Sylvestre... Donc, désormais, ce ne sera ni six, ni douze, ni dix-huit, ni vingt-quatre ... ce sera trente-six rats! qu'il faudra m'aligner avant de passer à la cambuse! Et nous verrons bien!...»