—Tu n'as rien à faire, ce soir, toi? Donc, je t'enrôle. On va se transplanter au théâtre, pour commencer. J'ai des mouchoirs à carreaux plein mes poches. On entendra un acte du drame, on se mettra à pleurer, avec sanglots, on se fera fiche à la porte, et une fois «l'atmosphère créée», on ira manifester de café en café, jusqu'à ce qu'il fasse jour ... ou, au moins, jusqu'à ce qu'on nous ait conduits au poste. Ça colle, vieux Fargue?

J'acceptai, d'enthousiasme. Nous avions vingt-deux ans chacun, il est bon de le rappeler...

Or, au coin de la rue d'Aiguillon, l'affiche du théâtre, une belle affiche verte qui déteignait sur tout son mur en petits ruisseaux couleur de printemps, nous arrêta au passage. Et Malcy la voulut déchiffrer.

—Heu—fit-il.—On joue ... heu ... on joue Les deux Orphelines ... avec Le Misanthrope et l'Auvergnat pour finir ... et Manon pour commencer...

(Les veilles de grandes fêtes, les théâtres de province ne reculent pas devant un programme abondant).

Malcy poursuivait sa lecture:

—Lever de rideau à ... sept ... heu ... non! à six heures trois quarts... Il y a du bon! il est huit heures et demie: Manon sera bâclée dans trente-cinq minutes. Et le drame viendra. Nous n'avons rien de mieux à faire qu'à entrer tout de suite. Nous réjouirons nos cœurs ... et nos oreilles ... du refrain si honorablement connu:

—«Capitaine, ô gué!
Es-tu fatigué
De nous voir à pied?—Mais non! mais non!
Car on n'est pas mal
Sur un bon cheval...

«Allons! la barre à droite, toute! et en avant des trois machines, quatre-vingt-dix tours!...

Il entrait dans la rue d'Aiguillon, laquelle mène au théâtre. Je lui emboîtai le pas.