Il écouta. Au-dessus de sa tête, les bambous chantaient dans le vent. C'étaient des bambous arborescents comme il n'en pousse guère qu'au Japon: plus épais que nos tilleuls et plus hauts que nos peupliers; mais d'un feuillage si mince et si mobile que nos saules ou nos bouleaux n'en sauraient donner l'idée.
Dans un bois de bambous, le soleil pénètre toujours presque librement, malgré la densité drue des troncs et l'enchevêtrement des ramures. Et l'ombre y est ténue, légère, lumineuse...
Felze, immobile, goûtait la douceur délicate de l'heure et du lieu. Devant lui, sur la route, un kourouma passa, allant au pas. Une mousmé s'y prélassait, nonchalante et jolie. Sa robe était gris perle et son obi ponceau, avec une doublure de satin violet. Un parasol à mille nervures, qui tournait dans une jolie main ambrée; un éventail; une longue branche de fleurs fraîche cueillie, complétaient le gracieux équipage, qui disparut parmi les bambous comme un grand papillon chatoyant parmi de hautes herbes.
—En vérité, en vérité,—songea Felze,—ce serait dommage que toute cette japonerie si fine et si précieuse fut piétinée par les grosses bottes moscovites!...
XXIII
Cinq jours durant, Jean-François Felze vécut à la japonaise dans l'auberge japonaise de Mogui. Et il ne lui en fallut pas plus pour devenir Japonais lui-même.
L'existence, toute rustique, quoique délicate, d'une yadoya à l'ancienne mode le changeait délicieusement des complications perfectionnées, mais quelque peu grossières, en usage sur un yacht américain. D'autre part, il avait quitté l'Yseult dans un accès de colère et d'indignation que la paix pastorale dont il jouissait maintenant était on ne peut plus propre à bien calmer.
Jean-François Felze n'était pas de ces amants qui ne peuvent vivre qu'attachés aux jupes de leur maîtresse. Et d'abord, il n'aimait point Betsy Hockley. Il la désirait, il la subissait, il ne pouvait s'affranchir d'elle. Il avait à certaines heures besoin de sa bouche, comme un homme altéré a besoin d'eau.—Passée la cinquantaine, les gens qui ont souvent soif prennent volontiers l'habitude de boire toujours à la même fontaine.—Mais, dans cette nécessité sensuelle, semblable en tous points à un appétit, il n'y avait point de place pour la tendresse, et il y en avait pour le mépris. Chaque soir,—après une longue journée de promenades, de tchayas, de dînettes au riz et au poisson sec, de marivaudages avec les mousmés d'alentour, quand Felze, derrière ses shôdjis clos, se couchait entre les deux f'tons de soie ouatée, et attendait le sommeil, peut-être sentait-il assez douloureusement, dans sa chair soudain happée, la morsure aiguë d'un désir. Mais la saine lassitude du plein air et de la marche faisait office de narcotique. Une chasteté de cinq fois vingt-quatre heures n'est pas encore insupportable.
En cinq jours donc, Jean-François Felze était devenu suffisamment Japonais. Le sixième jour, il devint Japonais davantage...