Quoique, depuis trois fois vingt-quatre heures, la nê-san vînt chaque nuit rejoindre Felze avec une fidélité de gentille épouse, et qu'elle sût alors oser toutes les familiarités les plus conjugales, elle n'en gardait pas moins, hors du lit, sa place exacte de servante. Et le premier appel la trouvait toujours aux aguets, prompte, souriante et soumise.
—Je veux...—dit Felze.
Il s'interrompit, curieux d'épier sur le visage qui se levait, attentif, une première émotion. Aurait-elle du chagrin, cette petite, en apprenant tout d'un coup, avec brusquerie, que son amant allait partir? Les oïrans des Yoshivaras, même indifférentes, s'accrochent volontiers aux manches de leurs hôtes d'une nuit: cela fait partie du code de politesse.
—Je veux—répéta Felze—un kourouma avec deux hommes coureurs. Tout de suite: parce que, tout de suite, je veux retourner à Nagasaki.
—Héi!...
Elle était toujours à quatre pattes. Elle baissa si vite le front pour saluer jusqu'à terre que Felze n'eut pas le temps de rien lire dans les yeux noirs instantanément cachés. Et quand elle se redressa pour trottiner vers la porte et exécuter l'ordre du maître, elle avait déjà composé son minois comme l'exigeait la courtoisie, et elle souriait docilement, avec juste ce qu'il fallait de tristesse.
La nê-san était sortie. Felze, attendant qu'elle revînt, fit ses préparatifs, qui consistaient à remettre, au lieu du kimono de crêpe fin, la chemise empesée, le pantalon de drap raide et le veston à manches étroites.
Vêtu, le voyageur regarda au dehors. La pluie avait cessé. Mais le vent continuait de chasser par le ciel des nuages lourds, tout prêts à ruisseler de plus belle sur la campagne. Malgré quoi, huit ou dix fillettes barbotaient bravement sur la plage, leurs socques de bois s'enfonçant dans le sable mouillé. La plus grande chantait à pleine voix le vieux refrain populaire:
—Souz'mé, souz'mé doko itta?
—Senghé yama é saké nomini.
No mou tcha wan, no mou ftats[6]...
—Leurs pères ou leurs frères se battent peut-être aujourd'hui, contre Rodjestvensky ou contre Liniévitch,—pensa Felze.—Mais quand les Japonais se battent, les Japonaises savent chanter... Ainsi faisait l'héroïne Sidzouka, quand le héros Yoshits'né, proscrit, errait dans la dangereuse solitude des monts couleur de violette, «où grimpent seuls les sangliers[7]»...