Hirata Takamori, debout, répéta trois fois ce cri. Puis, déployant d'un coup sec l'éventail qui n'avait pas quitté sa manche, il promena du sud au nord et de l'ouest à l'est, un regard d'inexprimable orgueil. L'heure, certes, était bonne, et grisait mieux que dix mille coupes de saké! Trente-trois années durant, depuis le jour que sa mère avait accouchée de lui, Hirata Takamori, consciemment ou inconsciemment, n'avait vécu qu'en attendant cette heure. Mais pour l'ivresse sublime qui maintenant le suffoquait et le noyait comme dans une mer d'alcool pur, trente-trois années n'étaient pas une attente trop longue:

Teikokou banseï!

La clameur, à peine apaisée, reprenait et redoublait. A contre-bord des cuirassés, un aviso, le Tatsouta, défilait. Sur sa passerelle, un officier embouchait un porte-voix, et répétait de proche en proche l'ordre du jour dont il était porteur:

—«Les illustres vertus de l'Empereur et l'invisible protection des Ancêtres Impériaux, nous ont donné victoire pleine et entière. A tous qui avez fait de votre mieux, félicitations!»

A cet instant même, le soleil, perçant tout à coup les nuages et la brume, apparut, tangentant l'horizon de l'ouest.

Il apparut tout rouge, pareil à la boule monstrueuse, teinte de feu et de sang, que roule le Dragon Céleste à travers les plaines d'azur ... pareil au disque éblouissant qui règne au centre du pavillon de l'Empire... Et il plongea dans la mer, obliquement.

Hirata Takamori le regardait. C'était comme le symbole de la patrie nipponne, qui flottait là, qui promenait son dernier rayon, sa dernière caresse lumineuse sur ce champ de bataille où tant de sang venait de couler pour que la patrie nipponne fût plus grande!... Et voilà que, soudain, l'allégorie fut précisée, magnifiée: un vaisseau russe, vaincu, désemparé, incendié, traînait au loin, dans l'ouest, son agonie. Tout à coup le soleil atteignit cette carcasse ruinée, cette ombre près de s'engloutir, et l'entoura comme d'un linceul de pourpre et d'or. Les mâts brisés, les cheminées chancelantes, la coque dénivelée, déchirée, se dessinèrent funèbres sur l'orbe éblouissant. Hirata Takamori reconnut ce vaisseau qui allait mourir. C'était le Borodino, l'un de ceux-là mêmes que le Nikkô avait combattus de plus près... Et le soleil, peu à peu, s'enfonça et disparut. Et le vaisseau disparut aussi, en même temps...

Hirata Takamori fit demi-tour. Le Tatsouta s'approchait du Nikkô et le hélait:

—Liberté de manœuvre pour la nuit.—Rendez-vous demain matin à Matsou-shima.

—Bien,—dit Hirata.