Le marquis Yorisaka avait pris par la main son visiteur et se tournait vers l'assistance.

—J'ai l'honneur de vous présenter mon très noble camarade, le vicomte Hirata Takamori, lieutenant de vaisseau comme moi à bord du Nikkô... Soyez assez bons pour l'excuser, il ne sait pas l'anglais ... ni le français...

Tout le monde s'inclina. Le vicomte Hirata, une fois de plus, cassa d'un plongeon son échine raide. Puis ayant présenté quelques hommages courtois, mais brefs, à la marquise Yorisaka, qui les reçut demi-prosternée, il conduisit à part le marquis, et l'entretint assez longuement, sur un ton fort animé.

—J'ai connu ce vicomte Hirata au cours de la dernière campagne,—expliquait Fergan à Felze.—C'est un homme bien curieux, qui retarde tout juste de quarante ans sur son siècle. Et vous savez qu'au Japon quarante ans en valent quatre cents, dès qu'on a remonté plus haut que la révolution de 1868. Le vicomte Hirata est un fils de daïmio, comme notre hôte. Mais, tandis que les Yorisaka furent du clan Choshoû, originaire de l'île Hondo, les Hirata furent du clan Satsouma, originaire de l'île Kioushoû. Cela fait une prodigieuse différence. Les Choshoû ont été jadis des lettrés, des poètes et des artistes. Les Satsouma ont été seulement des guerriers. Quand vint cette fameuse révolution, que les Japonais appellent le Grand Changement, Satsouma et Choshoû prirent ensemble les armes pour le Mikado, contre le Shôgoun. Et leur victoire militaire amena leur désastre féodal, parce que le Mikado, débarrassé du Shôgoun, n'eut rien de plus pressé que l'abolition des clans, des daïmios et de leurs samouraïs. Choshoû se résigna tout de suite au nouvel ordre de choses. Satsouma ne se résigna pas. Les parents du marquis Yorisaka se modernisèrent en un clin d'œil, et l'empereur n'a pas eu, dans la réorganisation de l'Empire, d'auxiliaires plus dociles et plus intelligents. Les parents du vicomte Hirata s'enfermèrent neuf ans dans leurs tanières de Kagoshima, et, quand ils en sortirent, le 17 février 1877, ce fut pour se ruer, sabre au poing, contre les troupes impériales, à la suite du vieux chef rebelle Saïgo. Ils furent vaincus. Tous moururent... Oui, monsieur Felze, le propre père de l'officier que voilà fut tué en se battant contre l'empereur, l'empereur qui règne aujourd'hui! Et j'ai tout lieu de croire que le vicomte Hirata Takamori professe exactement les mêmes opinions que tous ses ancêtres!...

La chose comique, c'est qu'il n'en est pas moins un excellent officier, fort au courant des armes les plus récentes. A bord du Nikkô, il est chargé des machines électriques, et peu d'ingénieurs européens le vaudraient...

A cet instant, le marquis Yorisaka, qui avait écouté en silence le discours japonais du vicomte Hirata Takamori, se retourna vers ses hôtes:

—Mon très noble camarade m'informe que nous serons tous deux ... (il se reprit en regardant Fergan) ... tous trois ... rappelés demain à Sasebo...

Un silence brusque tomba. Jean-François Felze regarda vers le sopha. La marquise Yorisaka, tressaillant sans doute, avait ôté ses mains des mains de Mrs. Hockley.

Puis, Herbert Fergan, le premier, parla:

—Que vous disais-je tout à l'heure à propos de Thucydide, monsieur Felze!... Quoi qu'il m'arrive en cette aventure, je serai content de partager sur le Nikkô le sort de la belle œuvre que voici...