—Surtout, je suis très joyeuse de penser que, grâce à vous, mon mari pourra, en quelque sorte, m'avoir auprès de lui, dans sa chambre d'officier, à bord de son navire... Un portrait, n'est-ce pas, c'est presque un double de soi-même... Ainsi, un double de moi va s'en aller là-bas, sur la mer, et peut-être même assister à des batailles, puisqu'on annonce que la flotte russe a passé samedi dernier devant Singapore...

—Mon Dieu!—dit Felze en riant.—Voilà donc un portrait qu'il va falloir traiter dans le style héroïque!... Mais je ne savais pas que le marquis Yorisaka dût retourner si vite sur le théâtre de la guerre... Et je comprends alors d'autant mieux son désir d'emporter avec lui, comme vous dites si bien, un double de vous...

La bouche menue, peinte d'un carmin foncé qui la rétrécissait encore, s'entr'ouvrit pour un léger rire assez inattendu, très japonais:

—Oh! je sais bien que c'est un désir un peu extraordinaire... Au Japon, la mode n'est pas d'avoir l'air amoureux de sa femme... Mais le marquis et moi, nous avons vécu si longtemps en Europe que nous sommes devenus tout à fait Occidentaux...

—C'est vrai,—dit Felze,—je me souviens à merveille: le marquis Yorisaka a été attaché naval à Paris...

—Pendant quatre ans!... les quatre premières années de notre mariage... Nous ne sommes revenus qu'à la fin de l'avant-dernier automne, juste pour la déclaration de guerre ... j'étais encore à Paris pour le Salon de 1903 ... et j'ai tellement admiré, à ce Salon-là, votre «Aziyadé»!...

Felze salua, imperceptiblement railleur:

—C'est en regardant cette Aziyadé, que vous avez eu envie d'avoir votre portrait de ma main?

Le rire japonais reparut sur la petite bouche fardée, mais, cette fois, il s'acheva en une moue parisienne:

—Oh! cher maître!... Vous vous moquez encore!... Naturellement non, je ne voudrais pas ressembler à cette jolie sauvagesse que vous avez peinte dans son costume extraordinaire, et pleurant comme une folle avec des yeux fixes qui regardent on ne sait où...