Et, en effet, j'eus la vue que j'espérais. Devant moi s'abaissait une plaine large et longue, bornée de tous côtés par des montagnes lointaines, dont la forme quoique brouillée par la brume pluvieuse me fut un repère certain. La barrière massive qui se dressait au sud ne pouvait être que le Faron, dont la silhouette est caractéristique, pareille à celle d'un gigantesque chien couché; et je reconnaissais aussi sûrement le Coudon, dont l'arête orientale, coupée nette comme l'éperon d'un cuirassé, semblait fendre la plaine à la manière d'un proue qui fend l'Océan. Oui: j'étais au col même de la Mort de Gauthier, et je n'avais rien de mieux à faire qu'à rétrograder, le plus vite possible, jusqu'au fâcheux carrefour, cause de mon erreur;—le plus vite possible, car il importait d'y arriver avant que la nuit fût trop noire...
Siegfred hésita, près de s'enfoncer encore dans le fourré dont les hautes épines avaient chatouillé ses naseaux au passage. Je serrai la jambe, pour qu'il comprît bien qu'il ne s'agissait pas de piétiner sur place. Courageux, il allongea l'allure, et, sitôt la première descente achevée, il trotta.
Il trotta, mais pas longtemps.
A l'instant que la piste se relevait vers le deuxième seuil, je sentis tout à coup la selle manquer sous moi. Je tombai, et Siegfred tomba. Les lentisques me reçurent assez rudement, moins toutefois que n'eussent fait les pierres. Je fus debout en moins de dix secondes, froissé et égratigné, mais, somme toute, intact. Mon cheval ne se relevait pas. Je me penchai vers lui: le membre antérieur gauche s'était pris dans une fente du roc, et si malheureusement que la jambe était cassée comme verre. Plus jamais le pauvre Siegfried ne trotterait ni ne galoperait, ni ne quitterait cette lande au bord de laquelle son instinct l'avait fait hésiter. Nous autres cavaliers aimons nos chevaux autant et plus que des amis ou des maîtresses. A voir mon Siegfried abattu de la sorte, je crus que j'allais larmoyer comme une fillette de douze ans. Et tout de suite, brutalement, pour réagir, je tirai mon pistolet, et, fourrant le canon dans l'oreille de la malheureuse bête, je fermai les yeux et je pressai la détente. Le grand corps blessé tressaillit à peine avant de s'affaisser définitivement sous le suaire des hautes herbes. Machinalement je remis mon pistolet en poche. Et, marchant sans songer où j'allais, je gravis la pente du second seuil, et je m'arrêtai au plus haut, et je m'assis au hasard, sur la première pierre qui s'offrit.
Ce ne fut qu'au bout d'un bon quart d'heure que je m'avisai de réfléchir à ma situation.
Elle n'était point enviable. J'étais à pied, hors de tout chemin frayé, et quasi perdu au milieu d'une lande qui compte parmi les plus désertes de toute la Provence montagneuse. La chaumière la moins distante l'était encore d'une grande lieue; et le fort du Cap, d'au moins deux. Et mon devoir était pourtant d'y parvenir, malgré la quasi impossibilité où j'étais de me dépêtrer de cette brousse inextricable, dans la nuit qui m'enveloppait, sombre déjà, et bientôt noire.
VI
J'étais assis sur une pierre, au bord de ce qui devait être le sentier. Je regardais vers le vallon touffu qui me séparait du premier seuil,—vers la place où gisait le cadavre de mon cheval. J'allais me relever et reprendre ma route,—puisqu'il fallait tout de même, coûte que coûte, aller jusqu'au bout, atteindre ce fort inaccessible, et remplir ma mission...
Tout à coup, au delà du vallon, sur le premier seuil du col, à quelques cent pas de moi, j'aperçus, profilée nette sur le ciel encore laiteux, une silhouette brune.