Je ne voulus pas hésiter. Je saluai l'homme à barbe blanche:
—Monsieur, merci.
Et bravement, je mis le pied sur le premier degré de la pente. Mais, devant la quasi impossibilité de l'ascension, une colère me prit, et, entre mes dents, pour moi seul, je grommelai:
—Dans cette nuit-ci, et sur ces rocs-là, des gens que je sais courent tout de même assez vite!...
J'avais grommelé entre mes dents, et pour moi seul. Matériellement il était impossible que le vieil homme, déjà distant d'une dizaine de pas, m'eût entendu. Néanmoins, je sentis encore, très nettement, sur mon dos et sur ma nuque, un choc pareil à celui qui m'avait éveillé tantôt: le choc si étrange et si lourd du regard de cet homme aux yeux aigus. Et je me retournai d'un coup, m'attendant presque à une attaque.
Le vieillard n'avait pas bougé. Ses yeux étaient fixés sur moi. Mais leur expression n'était nullement hostile. Je crus même distinguer un sourire sur ses traits rudes. Il parla. Et sa voix fut on ne peut plus calme, voire bienveillante. Le ton bref des questions de tantôt s'était fort adouci:
—Monsieur,—me dit-il,—j'hésitais à vous offrir un conseil que vous ne m'avez point demandé, et que vous n'accepterez peut-être pas. Mais il n'importe. Je me reprocherais de vous laisser courir à votre perte. Car je ne vous donne pas une heure pour vous rompre bras ou jambe en tombant à bas d'un de ces cailloux. Et quand vous serez gisant au fond d'un précipice, votre mission n'en sera pas davantage remplie. Croyez m'en donc, et attendez, pour reprendre votre route, qu'il fasse jour. Partant alors, vous arriverez sûrement à votre fort, et peut-être même à temps. Partant tout de suite, vous n'arriveriez, je vous l'affirme, ni tôt, ni tard.
Il conclut, persuasif:
—Il faut être, monsieur, le montagnard que je suis pour se pouvoir risquer, de nuit, sur ces pierres branlantes.