—Je vous vois, ce me semble, monsieur, tout surpris? Songeriez-vous par hasard à madame de..., votre amie, et voudriez-vous objecter qu'elle vient en ce lieu, qu'elle en repart, qu'elle y revient, et que nombre d'autres «ouvriers de vie» font comme elle, le tout sans nul obstacle et sans nul inconvénient? Oui-dà! Mais vous imaginez bien qu'aucun de ces gens n'a jamais su le plus petit mot de notre affaire, et que chacun d'eux accomplit même sa besogne philanthropique sans s'en apercevoir le moindrement? Monsieur, notre goût de la solitude nous a contraints de choisir en tous pays des habitations fort écartées. La route qui conduit à notre porte ne manque pas d'être longue et nos visiteurs auraient droit de s'en plaindre, si nous n'avions dès l'origine fait en sorte de les tous endormir du sommeil hypnotique, pour que nul ne nous pût reprocher sa fatigue. Vous concevez d'ailleurs sans peine que notre sécurité était à ce prix. Et c'est de la sorte qu'il nous est possible, chaque fois que nous plantons pour quinze ou vingt ans notre tente sur quelque terre hospitalière, de repérer tout d'abord les plus robustes et les plus sains parmi les habitants, pour choisir ensuite, de ceux-là, les plus indépendants par leurs vie, us et coutumes. Et ceux-là seuls deviennent nos ouvriers. A ce propos, je suis aise de rassurer votre possible jalousie: madame de... ne fut pas élue par nous pour ses beaux yeux, croyez-le bien, encore qu'ils soient les plus lumineux du monde, mais beaucoup plutôt pour la commodité d'un mari toujours enfermé dans son arsenal, et d'une villa lointaine qu'il est indispensable de visiter fréquentes fois, sans que personne dans Toulon se puisse inquiéter d'absences aussi légitimes. Vous voilà, monsieur, j'aime à croire, rasséréné.

«Je voudrais l'être moi-même sur l'issue de votre aventure. Il est, à cette heure, clairement entendu que vous ne pouvez sortir d'ici vivant et libre, et que vous n'y pouvez non plus rester, prisonnier, voire mort. Sans doute pourrions-nous abuser de notre avantage, et vous tuer, puis vous porter en tel lieu qu'aucun soupçon ne risquât de nous atteindre. Mais, quoique vous ayez dit et quoique vous pensiez, nous ne sommes point, monsieur, des meurtriers, ni rien qui y ressemble. Ce pourquoi nous ne vous tuerons point, dût-il nous en coûter très cher...

«Reste à savoir, cela étant, comment nous ne vous tuerons point. Et le problème me semble assez ardu pour solliciter d'abord l'avis d'un chacun, y compris le vôtre.


Et le marquis, ayant une fois de plus offert une prise au comte et au vicomte, prisa lui-même, puis, voluptueusement éternua dans son mouchoir.


XXII

Tour à tour, sur un signe courtois de leur père et grand-père, le comte, puis le vicomte, discoururent. Et j'avais si longtemps entendu le mince fausset du marquis que le timbre grave et bref des deux autres voix faillit me faire sursauter, tout paralysé, tout pétrifié que je fusse...

—Monsieur,—commença le comte François, s'adressant au marquis Gaspard,—vous avez d'abord raison sur tous les points et notamment en ce qui concerne le danger que nous fait courir la présence de monsieur le capitaine en ce lieu. Ce danger s'augmente du fait que madame de... est également, aujourd'hui, notre hôtesse. La renvoyer d'ici avant la nuit prochaine et l'exposer trop tôt à la fatigue du retour, soit à Toulon, soit à Solliès, ne se peut envisager: sa faiblesse est encore extrême, et ni vous, ni moi, n'accepterions de risquer, même en de pires circonstances, une innocente vie. Dès demain, toutefois, le gouverneur, à qui monsieur touche de fort près, ne manquera pas d'envoyer de nombreux soldats alentour. Des perquisitions sont à craindre. Et, si pareille malencontre advient, nous voilà donc contraints de dissimuler deux personnes au lieu d'une. Double péril, si vous pensez comme moi.

—Certes!—approuva le marquis.