—Cette lentille,—m'expliqua sur-le-champ le vicomte Antoine,—cette lentille que vous considérez a pour utilité de concentrer où il faut les effluves magnétiques du courant de transmission. Sa substance est une composition spéciale, de l'invention du comte de Saint-Germain, laquelle composition réfracte les rayons électriques comme le verre réfracte les rayons lumineux. C'est au moyen d'artifices analogues que le dit comte, et notre grand-père après lui, purent d'abord perfectionner, par maint exercice de pratique, leur puissance magnétique naturelle, puis obtenir des résultats tels que jamais rien de comparable ne fut réalisé, ni par vos médecins aliénistes, ni par vos psychiâtres,—est-ce bien ainsi que vous les nommez?—ni même par vos spirites les plus thaumaturges. Et, sans chercher plus loin, l'opération qui va probablement être tentée sur vous vous en fournira la prodigieuse preuve.
Malgré moi j'arquai les sourcils. Le vicomte eut un geste discret:
—Le marquis, monsieur, n'ayant pas encore jugé à propos de vous révéler son projet, ni même de le révéler expressément à nous, je ne me crois point autorisé à vous faire part de ma supposition. Mais, sans anticiper sur ce point, vous savez, monsieur, ce qu'on entend, en langage d'occultisme, par le mot extériorisation? Vous a-t-il jamais été donné d'assister, chez quelque soi-disant sorcier, à l'évocation prétendue d'un fantôme?
La question me fit l'effet d'un coq-à-l'âne, et je n'y répondis pas.
—Il me souvient,—continuait le vicomte, sans prendre garde à ce silence,—il me souvient d'avoir vu de mes yeux quelque chose de pareil. Deux charlatans fort habiles, dont l'un s'intitulait médium, firent apparaître assez nettement, dans une chambre mi-obscure où j'étais avec diverses gens, une ombre lumineuse qui avait à peu près forme humaine, et qu'ils prétendirent être l'âme d'un personnage défunt. Le mensonge était plaisant, mais l'ombre lumineuse n'en existait pas moins, visible et matérielle. A n'en pas douter, l'un des deux charlatans l'avait tirée de la substance de l'autre par extériorisation. Toute grossière que soit une expérience de ce goût, elle se rapproche de celles que nous pratiquons couramment, quand nous forçons un de nos ouvriers de vie à nous abandonner une part de ses atomes ou cellules. Et elle se rapproche aussi, et davantage, de celle qui, tout à l'heure... Mais voilà que j'en dis bien long...
Il se tut, avec une sorte de confusion. Et le comte François prit aussitôt la parole, comme s'il eût voulu détourner mon attention des dernières paroles de son fils:
—Monsieur,—dit-il,—laissons cela, dont vous serez d'ailleurs bientôt informé. Et soutirez que je vous félicite, quoique vous puissiez penser, de cette chance singulière qui vous advient, à vous, Homme Mortel, tombé par hasard dans la compagnie des Hommes Vivants, et contraint, par ce même hasard bienheureux, à vivre quelque temps de leur vie. Ne croyez à nulle raillerie de ma part. Vous dont la vie est bornée à moins d'un siècle, et qui devez en conséquence précipiter vos pensées, vos paroles et vos actes, mettre, si j'ose dire, les bouchées doubles, et vivre d'autant plus vite que vous vivez moins longtemps, vous ignorez en vérité ce que c'est que vivre, et l'infinie douceur enclose dans ce seul mot. Monsieur, la pensée obsédante d'une mort d'instant en instant rapprochée vous interdit le loisir et la contemplation, seules joies véritables, et qui laissent bien loin derrière elles les vains plaisirs et la fausse et flatteuse volupté des sens. Quand il nous imposa d'éterniser non pas notre jeunesse, mais notre âge mûr, le comte de Saint-Germain croyait nous imposer un sacrifice, fécond, mais pénible; lui qui, tant et tant d'années durant, ne s'était pas lassé de la plus orageuse navigation sur l'océan des passions humaines, et qui avait fini par y faire naufrage, sur l'écueil déplorable d'une boucle de cheveux blonds, jamais certes ne se douta qu'il passait par sa faute à côté du bonheur. Vous-même, monsieur, si j'en juge sur l'amour excessif que vous montrez pour une femme d'ailleurs pleine d'attraits, mais d'attraits tout voluptueux, ignorez encore de combien sont préférables aux blandices du corps les pures jouissances de l'esprit, telles que sont, pour des yeux qui ont appris à voir, les simples et sublimes visions d'un soleil qui se couche ou d'une lune qui se lève.
Le vicomte Antoine étendait un bras enthousiaste:
—On ne se blase point, monsieur, sur de pareilles beautés, et, tandis que vous serez notre hôte, j'espère bien vous révéler ces deux merveilles, que les Hommes Mortels ne savent plus goûter: la Nuit et le Jour. Votre siècle, entêté de vaines sciences et de grotesques mécaniques, s'est tant acharné dans la poursuite d'un superflu de bien-être, inutile et méprisable, qu'il a, ce faisant, perdu de vue les naturels agréments de l'existence, et que, cessant de les voir, il a cessé d'en jouir. Vous-même, tout à l'heure, marchant avec moi sur la lande pluvieuse et sous le ciel orageux, je gage que vous avez seulement maudit le sentier glissant, les buissons humides, sans lever une fois les yeux vers les splendeurs romantiques dont notre course était environnée, vers les monts sourcilleux, vers leurs pointes déchirant la robe nacrée des nuées, vers l'écharpe d'argent diaphane dont s'enveloppait frileusement la Nature...
J'écoutais, et ma stupeur, cette fois encore, eut raison de mon anxiété. J'écoutais ces hommes atroces,—vampires véritables, cannibales, puisque, en somme, nourris de chair et de sang humains,—j'écoutais leurs paroles délicates et poétiques, et je songeais, avec moins d'horreur que d'ahurissement, à toutes les pitoyables victimes qui entraient, saines et robustes, dans cette maison, pour en sortir pâles et défaillantes, à seule fin que trois bêtes féroces pussent savourer à leur aise «les pures jouissances de l'esprit»...