De l'eau courante ... des herbes vertes ... des mousses ... une paroi de rochers, verticale, haute ... des cailloux blancs, lavés par l'eau rapide ... et, sur leurs pointes aiguës, un cadavre ... mon cadavre;—moi...

L'eau détrempe mes vêtements, couvre ma poitrine et mes épaules, noie ma face renversée, emplit mes yeux larges ouverts... Mais je ne sens pas le contact liquide et froid... Je ne sens pas non plus la bise mêlée de pluie qui cingle mes jambes et mes hanches, demeurées hors de l'eau, sur la berge étroite du torrent... Je ne sens plus rien. Je suis mort. Je veux dire: l'Homme,—cet Homme qui était, qui est moi,—est mort. Je vois un grand trou rose dans sa nuque, un grand trou par où l'aiguille d'un rocher est entrée, et la vie sortie....

Ma nuque à moi,—à moi qui suis ici, sur ce lit, dans cette chambre,—ma nuque me fait mal, très mal...


Je gis, inerte. Plusieurs fois j'ai essayé de remuer. Je ne peux pas. Je ne peux rien. Par la fenêtre entre-bâillée, l'odeur fraîche des arbres résineux, trempés de pluie, se glisse. Je suis seul. D'abord, ils étaient là,—le comte François et le vicomte Antoine.—Ils me regardaient, ils tâtaient mon pouls, mes membres, ma nuque.—Mais, bientôt, ils se sont retirés. Je suis resté seul.


Tout ce que j'ai raconté plus haut, c'est maintenant du passé,—du passé fabuleusement lointain.—Je regarde le cadavre à demi submergé. J'essaie de me souvenir... Je suis tombé, oui ... je me penchais, pour voir au fond ... je me penchais ... et un grand coup, soudain, s'est abattu sur moi ... un coup pareil à ceux que frappait, sur ma nuque et sur mes épaules, l'écrasant regard dont je suis encore tout meurtri...

Je regarde le cadavre,—mon cadavre.—C'est un vieux cadavre, déjà... Au-dessus de lui, des mouches bourdonnent ... autour, l'eau courante glisse ... l'eau courante use, dissout, décompose ... En vérité, oui: un très vieux cadavre... Il faudra que le menuisier se hâte...


Et moi aussi, et moi aussi, je suis vieux...