Il allumait à son tour une cigarette et s'enveloppa de fumée.
—N'importe,—reprit-il,—le résultat est extraordinaire. Je passe sur le fait matériel: vous avez ici des courtisanes qui semblent ressuscitées de l'antique. Elle sont jeunes, toutes: pas une de ces exhitions quadragénaires dont la fête parisienne a le privilège. Elles sont belles, et leurs gorges nues éclipseraient les colliers de perles de là-bas. Elles sont délicates et fines, et quelques-unes ont de l'esprit; d'autres, de la culture. Et par-dessus tout, elles sont heureuses et n'ont point ces mines de chien fouetté qu'ont inévitablement toutes les demi-mondaines de France et d'ailleurs, toutes celles du moins qui n'ont pas encore conquis leur auto, leur hôtel et leurs diamants. ... Je passe là-dessus, quoique cela seul mériterait une admiration. Mais comment avez-vous fait pour obtenir la transformation morale de ces créatures, dégradées et flétries en tout autre lieu, régénérées ici? Vos courtisanes ont une conscience, un honneur, une vertu. Affranchies de l'ancienne loi, de la loi religieuse et chaste du christianisme, elles ne sont pas tombées dans l'anarchie et dans l'abjection, comme tombent toutes les autres courtisanes: elles ont retrouvé une autre loi,—la loi antique peut-être, celle d'Athènes ou d'Alexandrie, je ne sais au juste,—mais une loi: une raison; un guide; ce qui est nécessaire aux femmes pour suivre un droit chemin dans la vie et ne pas dérailler hors de la vraie vertu naturelle, qui est de ne jamais faire aucun mal à aucun être. Vous avez réalisé cela, que je croyais la plus irréalisable des chimères. Comment vous y êtes-vous pris?
—Nous avons voyagé,—répéta le duc.
Il expliqua, après un silence:
—Nous avons voyagé non pas en touristes, non pas en clients des agences Cook, non pas même en promeneurs errant seuls par le monde, et sachant regarder ce qu'ils voient;—mais en escargots emportant avec nous notre maison, et continuant, dans chaque pays où nous arrivions, de mener notre existence normale et casanière, notre existence de France; car partout nous étions à bord de nos navires comme sur un lambeau détaché du sol natal. Débarrassés ainsi de tout le fatras encombrant des voyages vulgaires, débarrassés des hôtels, des gares, des passeports, des guides et des itinéraires, nous n'avons eu, partout où nous étions, qu'à vivre et qu'à ouvrir les yeux. Considérable avantage sur tous les autres voyageurs, mon cher! Le résultat, vous l'avez constaté: nous avons peu à peu usé nos préjugés en les frottant contre les préjugés du reste de la terre. Et nous avons retrouvé, sans le faire exprès, à tâtons, cette vraie vertu naturelle que vous définissiez très bien tout à l'heure. L'ayant retrouvée et adoptée pour nous, nous l'avons ensuite, et tout naturellement, communiquée à nos petites compagnes. Voilà le mystère expliqué.
—Non,—dit Lohéac.—Que vous ayez retrouvé la vertu naturelle, je l'admets.... Et encore!... votre explication néglige l'inévitable résistance des imbéciles.... Mais que vous ayez communiqué cette vertu à vos petites compagnes, je ne l'admets pas, je ne peux pas l'admettre!... Nous, Parisiens, passons pour être, tant bien que mal, spirituels: où avez-vous jamais vu que nous eussions communiqué notre esprit aux grues avec qui nous couchons?
—Parbleu!—fit le duc.—Où avez-vous jamais vu vous-même que c'est en couchant avec une femme qu'on lui peut communiquer quoi que ce soit, hormis un enfant? Vos Parisiens ont des préjugés, Lohéac; et leurs préjugés les condamnent à ne jamais traiter une courtisane autrement qu'avec mépris ou ironie. Mes marins n'ont plus de préjugés. Et pourquoi traiteraient-ils une courtisane moins honorablement qu'une femme mariée? L'une comme l'autre n'est-elle pas obligée à des complaisances sentimentales et sensuelles envers son seigneur et maître? L'une comme l'autre, en rémunération de ces complaisances, ne reçoit-elle pas de ce seigneur le vivre, le couvert, et la parure? L'une comme l'autre, par conséquent, ne vend-elle pas, très honnêtement et loyalement, son corps et son cœur à un homme, pour qu'il en use à son gré? Où donc gît la différence,—autre part que dans les préjugés de certaines religions et de certaines morales conventionnelles?—Beaucoup de peuples sont affranchis de ces morales et de ces religions. Ils nous en ont, nous, affranchis à notre tour. Et voilà pourquoi, parlant à nos maîtresses comme vous parlez à vos épouses, nous obtenons de celles-là tout ce que vous obtenez de celles-ci.
—Mais l'éducation première?
—Nous la reprenons, nous la refaisons! Sans doute y faut-il de la patience et de la persévérance. Mais s'il s'agit de faire pousser une moisson de froment, ne pensez-vous pas qu'un terrain inculte sera souvent plus docile qu'un champ déjà couvert d'orge ou de seigle?
—Vous êtes poétique!... Et surtout vous êtes audacieux! Tout de bon, vous estimez qu'une fille du plus bas peuple, grandie dans l'ignorance et dans la grossièreté, est apte, mieux qu'une jeune personne du monde ou de la bourgeoisie, à devenir une femme aimable?