—La vie à deux, d'abord. Et ce n'est déjà pas un apprentissage à dédaigner. Croyez-vous qu'au point de vue du mariage à venir ce ne soit rien d'avoir vécu des mois ou des semaines côte à côte avec une camarade digne de l'estime et de l'affection d'un galant homme? Le profit serait nul d'une liaison avec une grue vulgaire, créature tellement artificielle qu'elle cesse d'être une femme; et nul aussi, d'un collage avec la classique petite ouvrière, lectrice de chiens écrasés. Au lieu qu'une Jannik lit Baudelaire et dit la vérité.... Mais la vie à deux n'est pas tout: il y a mieux....
—Comme chez Nicolet?
—Si vous voulez!... Lohéac, vous m'avez posé deux questions, tout à l'heure: l'une à propos de nos maîtresses,—et je crois y avoir répondu;—l'autre à propos de nous-mêmes: vous m'avez demandé comment nous avions fait pour devenir les gens que nous sommes. Précisons d'abord: à votre compte, quelles gens sommes-nous?
Leurs deux verres étaient vides. Lohéac de Villaine les remplit jusqu'au bord l'un et l'autre. Puis, levant le sien:
—Vous êtes—dit-il—les seules gens que j'ai jamais connus pour qui la formule républicaine: Liberté, Égalité, Fraternité, ne soit pas une grotesque foutaise! Sur l'honneur, vous êtes ces gens-là! Et je veux boire à vous!... Vous êtes, vous, marins, la seule caste profondément démocratique qu'il y ait en France, la seule dont chaque compagnon s'intitule sans mensonge le camarade des autres, la seule qui ignore toute hiérarchie d'argent, de naissance ou de grade, la seule qui, librement, n'accepte et ne révère qu'une supériorité, la supériorité des cheveux blancs! Vous, L'Estissac, deux fois duc et quinze fois millionnaire, je vous ai vu faire asseoir votre matelot à votre table;—et votre amiral, à trois pas de vous, ne fronçait même pas les sourcils.—A votre santé, capitaine!... Et puissiez-vous, vous et les vôtres, conquérir à votre exemple notre pauvre humanité borgne et bancale, vaniteuse, fétichiste, bouffonne, despotique et servile!...
Poliment, L'Estissac fit rubis sur l'ongle. Après quoi:
—Bon!—dit-il.—Vous exagérez des trois quarts, par courtoisie et par juvénile enthousiasme. Mais il y a bien vingt-cinq pour cent de vérité dans vos paroles.—Oui: nous sommes, très imparfaitement, les gens que vous venez de dire.—Et je vais vous expliquer pourquoi....
Il réfléchit un temps, les bras sur la poitrine:
—Oyez!... Les deux goélands et la grue, fable!... Il était une fois, il y a vingt ans de cela, un petit garçon qui préparait ses examens, dans le dessein de devenir grand amiral de France. Ce petit garçon habitait alors un château très féodal et son père était châtelain de ce château. Non loin de là, dans un hameau dont tous les habitants avaient jadis été des serfs, un paysan moins pauvre que les autres s'était saigné aux quatre veines pour faire éduquer l'aîné de ses gars. Et ce gars, boursier de collège, avait travaillé dur, et bravement conquis ses diplômes. A telle enseigne que le châtelain, voulant piquer d'émulation son propre enfant, avait un jour mandé au château le collégien et son paysan de père, et les avait régalés d'une bouteille de vin vieux,—à l'office.
«Et voilà que, cinq ou six ans plus tard, le fils du châtelain et le gars du paysan se retrouvèrent. Ils se retrouvèrent dans le carré d'un cuirassé d'escadre, à bord duquel cuirassé l'un et l'autre servaient, officiers tous les deux. Le fils du châtelain était devenu enseigne de vaisseau, et le gars du paysan, médecin de première classe.