Vous êtes prié de vouloir bien suivre le convoi funèbre de mademoiselle

Anne Jannik Yvonne KERMOR

décédée ce mardi 22 décembre 1908, dans sa vingt-quatrième année, munie des sacrements de l'Église.

Prions pour Elle!...

De la part de ses amies et de ses amis.

On se réunira dans la maison mortuaire, villa Bleue, près Tamaris, demain mercredi 23 décembre[1], à dix heures du matin.

Ainsi, quand on mourait, dans cette ville bizarre, on avait beau n'avoir pas de famille, on avait beau n'être qu'une pauvre petite déracinée, qu'une pauvre petite errante, fuyant de ville en ville les préjugés barbares, les lois féroces, la police abominable et abjecte,—fuyant comme une biche traquée fuit la meute,—tout de même, grâce à quelques honnêtes gens, grâce à quelques cœurs courageux, on pouvait s'en aller décemment, honorablement, dans un cercueil drapé, fleuri peut-être, avec des prêtres devant et des amis derrière?... Et on n'était pas enfouie comme un chien galeux, dans le premier trou venu, à la nuit tombante?... on pouvait être enterrée au grand jour, en plein cimetière, comme sont enterrés les chrétiens?...


Les officiers de marine,—du moins ceux qui sont «embarqués», c'est-à-dire environ deux lieutenants de vaisseau sur trois, quatre enseignes sur cinq, et neuf aspirants sur dix,—sont presque toujours retenus à bord de leurs navires toute la matinée durant: le service normal d'un bâtiment de guerre exige en effet la présence de l'état-major et de l'équipage au grand complet de huit heures du matin à quatre heures du soir. C'est seulement après qu'on a «piqué quatre» que le personnel «non de quart» acquiert le droit de descendre à terre, pour dîner en famille et coucher dans un vrai lit. Mais cette règle souffre des exceptions, surtout lorsque l'escadre, manœuvres finies, se repose en rade de Toulon, à l'abri de tout mauvais temps et de toute aventure. L'enterrement d'un camarade peut alors constituer un motif valable pour quitter le bord à n'importe quelle heure irréglementaire. Peu de commandants pousseraient la rigueur jusqu'à refuser en pareil cas même le plus mal noté de leurs matelots.

Célia, sur le petit vapeur à cheminée jaune qui l'emportait vers Tamaris, ne s'étonna donc pas de reconnaître plusieurs officiers, qui, sans doute, s'en allaient comme elle, et pour la dernière fois, à la villa Bleue....


Elle s'était levée de grand matin, ce mercredi-là, Célia;—de grand matin, et sans effort: car, depuis leur brouille du bal syphilitique, Peyras n'avait pas remis les pieds chez sa maîtresse.—Dimanche, lundi, mardi.—Trois jours, trois jours pleins.—Oh! la sale bête! Croyez-vous, hein? une rancune pareille? pour quatre mots pas même méchants?—Et maintenant les soirées solitaires étaient si atrocement longues que la délaissée, pour en finir, se couchait en sortant de table, et passait au lit seize heures sur vingt-quatre. Naturellement, dès patron-minet les pauvres yeux humides avaient tôt fait de se rouvrir....

Comme inévitable, les dîners chez la mère Agassen avaient recommencé. Où voulez-vous qu'on aille, quand on a pleuré de cinq à sept, qu'on n'est ni tubée, ni peignée, et que le tramway n'est pas fichu de vous porter en ville en moins d'une demi-heure? Instinctivement on enfile un peignoir et des pantoufles, et on traverse la petite avenue de la Mître, et on pousse la porte vitrée de carreaux dépolis, et on sourit mollement à la patronne épaisse et huileuse:

—Té! la petite Célia! Comment va, ma belle?...