—On dit des sottises. Moi qui vous parle, ma petite fille, j'ai jadis fumé l'opium, pendant plus de six mois, tous les jours que Dieu faisait. Et, au bout de ce laps respectable, j'ai coupé net l'habitude soi-disant irrésistible, le jour même que parut la dépêche ministérielle interdisant à tous les officiers de fumer.

—Tout de même, si on l'a interdit, c'est que c'était dangereux?

—C'était dangereux pour deux ou trois douzaines de petits aspirants tout à fait idiots, qui se faisaient un point d'honneur d'absorber sept fois par semaine leurs quatre-vingts pipes, grosses comme autant de bouchons de carafes! Pour ces gosses-là, qu'il eût fallu fesser, l'opium était à peine moins redoutable que n'est l'alcool pour un ivrogne toujours soûl.... On a certes eu raison de prohiber absolument une drogue dont l'abus pouvait devenir un péril ... tout comme on aurait raison de prohiber absolument cette autre drogue, plus pernicieuse encore, l'alcool.

—Plus pernicieuse?

—Fichtre oui! plus pernicieuse dix fois! Regardez Mandarine, qui achève à l'instant sa quarantième pipée: croyez-vous qu'elle ferait si bonne contenance, ayant bu quarante petits verres de la plus inoffensive anisette?

L'Estissac, qui approuvait de la tête, fournit la conclusion:

—Et croyez-vous que la compagnie d'une jolie dame ivre-morte serait aussi délectable que celle de la princesse de céans, ivre aussi, mais, si j'ose dire, ivre-vivante?

Mandarine, qui fumait, fit, de l'aiguille, un tout petit salut de remerciement.


Les volutes grises de l'opium roulaient avec lenteur sur les nattes du sol. Au-dessus, les spirales bleues des cigarettes allumées par les trois officiers s'élevaient et s'abaissaient, comme s'élèvent et s'abaissent des nuages légers au-dessus d'un brouillard dense. Au plafond, le parasol japonais, ébranlé par l'air chaud qui montait de la lampe, tournoyait nonchalamment.