Mais le jeudi d'après, qui fut le jeudi 18 mars, une péripétie intervint.
Comme dix heures venaient de sonner, Lohéac de Villaine arriva le premier, ponctuel comme l'horloge. Et, sur le point de saluer les hôtes, il s'étonna: Rabœuf seul s'avançait au-devant de lui;—Célia n'était pas là....
Lohéac s'étonna, mais, en homme de tact, il ne souffla mot de l'absente. Rabœuf, cordial, se mettait en frais. Mais lui non plus ne parlait pas de Célia. Et Lohéac attendit avec patience, comptant bien qu'un hasard de la conversation lui donnerait le mot de l'énigme.
Bientôt L'Estissac arriva à son tour,—le second,—Puis ce fut le bizarre trio dont Célia s'était enorgueillie si fort, le mois d'avant: les trois officiers coloniaux que nulle maîtresse de maison n'avait encore pu triomphalement exhiber à son jour: le Malgache, le Soudanais et le Chinois. Tous connaissaient Rabœuf de longue date; et le Chinois prétendait lui devoir la vie: car ils avaient ensemble fait partie de cette fameuse mission Bayard dont ils étaient revenus quasi seuls, après que la grande peste du Sze-Tchouen eût fauché quatorze de leurs dix-sept compagnons. Aussi, lorsque le médecin, désireux de plaire à celle qui n'était pas encore sa maîtresse, avait été solliciter la collaboration des Trois aux jeudis chichourlesques, ç'avait été le Chinois qui, le premier, s'était rendu:
—Pour toi, médicastre!... je ferais des choses salement plus embêtantes!...
Et ils avaient promis de venir un jeudi sur deux.
Ce jeudi-ci était leur jeudi. Ils furent exacts, et Rabœuf s'empressa au-devant d'eux, comme il s'était empressé au-devant de Lohéac et de L'Estissac. Mais de Célia il n'était toujours pas question. Lohéac commençait de flairer un mystère,—mieux et pis qu'un simple retard ou qu'une absence accidentelle: car, dans l'un ou dans l'autre cas, Rabœuf eût bien certainement excusé sa maîtresse, au lieu de garder ce silence peu à peu significatif....
La causerie n'en trottait pas moins d'une bonne allure, comme elle trotte toujours entre gens préoccupés, et soucieux de ne pas le paraître. On avait d'abord épuisé les sujets rituels: la pluie, trop tardive pour la saison; le froid qui ne semblait pas s'apercevoir de l'approche du printemps. Quelqu'un vanta alors le charme paisible de Toulon durant les absences de l'escadre, et se plaignit qu'actuellement, depuis le retour des quatre divisions, toutes revenues du Golfe après le carnaval, la ville, encombrée d'officiers et de matelots, fût, à force de tumulte, insupportable. Alors Rabœuf se tut. Et le silence faillit régner. Mais, fort à point, l'un des Trois entreprit de conter une histoire,—une histoire des pays lointains où les Trois avaient laissé leurs cœurs et leurs âmes.—Et tout le monde écouta. C'était le Chinois qui parlait. Pour un quart d'heure on allait s'évader de Toulon, s'évader de la France et de l'Europe, et, par delà les océans franchis, apercevoir le Fleuve prodigieux sur les rives duquel deux cent millions d'hommes ont bâti leurs demeures, deux cent millions d'hommes dont pas un ne pense comme nous pensons....
Tout le monde écoutait, quand, une fois de plus, la sonnette de la grille tinta. Lohéac crut voir entrer Célia. Mais c'étaient Mandarine et Dorée, dont l'arrivée interrompit le récit du Chinois.
Dorée, tout de go, complimenta Rabœuf: