Derrière, c'était, sous le fronton monumental une sorte de hall très vaste, séparant deux corps de garde, et large ouvert sur un espace immense, où l'on apercevait vaguement, parmi des quinconces de hauts platanes, toute une géométrie confuse d'interminables bâtiments alignés le long de grandes voies pavées et ferrées, lesquelles s'enfonçaient dans la nuit, et se perdaient au loin, on ne savait où. Tout cet espace,—l'Arsenal de Toulon, qui couvre trois lieues carrées de terre et de mer,—était obscur et désert, beaucoup plus désert et beaucoup plus obscur que les rues toulonnaises d'où Rabœuf et L'Estissac sortaient. Si bien que, tout d'abord, marchant derechef l'un près de l'autre et enveloppés dans cette obscurité et dans cette solitude, ils ne soufflèrent plus mot, jusqu'au bout du premier kilomètre.

Alors, comme ils arrivaient sur le quai d'une darse où plusieurs navires désarmés gisaient, lugubres comme des épaves, une sentinelle, invisible dans sa guérite masquée, les arrêta. Et il fallut échanger les paroles réglementaires:

—Halte-là! Qui vive?

—Officiers.

—Avance au ralliement!

Ils avancèrent l'un après l'autre. Le soldat, baïonnette croisée, les attendait. L'Estissac, du mot de ralliement qu'il prononça à voix basse, fit relever la lame bleue braquée vers sa poitrine:

—«Fontenoy!»

L'homme remit l'arme sur l'épaule et les deux officiers passèrent outre. Un mince croissant de lune luisait dans le ciel où se profilait, aérienne et noire, la silhouette d'une grue à mâter.

L'Estissac se reprit à songer tout haut:

—Cela transforme étrangement la vie, une présence de femme dans une maison....