On avait fort à propos touché la solde du mois le 1er décembre. Et l'on vivait sur cette solde sans la ménager, comme font tous les marins,—matelots, officiers, et jusqu'à l'amiral,—en accord avec l'antique adage: «Tant qu'il y en a, il y en a; et quand il n'y en a plus, on s'amarre au mât de misaine avec un tour mort et deux demi-clés[2].»
Il y en avait encore un petit peu. On en profitait pour faire la grande fête. Toulon, sous ce rapport, est une ville bénie, où les soupers de minuit et demi coûtent communément moins chers que les déjeuners de midi moins le quart. Si bien que les pauvres diables d'aspirants y peuvent, très correctement, rouler à peu près carrosse, sept ou huit jours sur trente, à charge, bien entendu, d'aller tout à fait à pied, les vingt-deux ou vingt-trois jours restants.
Et des habitudes étaient nées.
Peyras descendait à terre par le canot major de trois heures trente. Vers quatre heures, il débarquait donc sur le quai de Cronstadt, et commençait par expédier bon train les affaires quotidiennes,—menus achats, commissions pour camarades retenus à bord, tournée rapide chez le libraire, coup d'œil aux étalages du marchand chinois et du marchand japonais: il y a graine de collectionneur semée dans toute cervelle maritime. Enfin, la liste du jour épuisée, Peyras sautait en tramway, et le tramway, trente minutes plus tard, le déposait au bord du boulevard Cunéo, à vingt pas de la rue Sainte-Rose. La villa Chichourle tendait sa façade bleue aux rayons du soleil près de se coucher derrière les montagnes de l'ouest; et le ciel carmin et la mer écarlate teintaient la façade bleue de violet.
Selon l'heure,—cinq, six ou sept,—on s'aimait alors, ou on se querellait. Et l'une ou l'autre péripétie dénouée, on s'habillait, à dessein d'aller dîner en ville. Célia, à diverses reprises avait proposé l'ordinaire plus frugal de l'excellente mère Agassen. Mais Peyras avait deux raisons péremptoires de décliner ces propositions économiques:
—Ta mère Agassen n'est d'abord qu'une immonde fripouille, et tu t'en apercevras plus tôt que tu ne penses ... ma pauvre petite oie à plumes, va!... Et puis je ne tiens pas le moins du monde à prendre pension dans une gargote avec toi. Ce serait bon si nous étions mari et femme. Mais, comme nous voilà, j'aime beaucoup mieux t'avoir huit jours au lieu de quinze, et t'exhiber, ces huit jours-là, dans des cabarets décents. Au moins les gens sauront-ils ainsi que tu n'es pas une femme que l'on traite par-dessous la jambe ... si j'ose employer cette locution vraiment inconvenante à force d'être imagée....
On dînait donc à la Pintade, ou chez Margassou; à moins qu'on ne désirât s'encanailler élégamment, en allant goûter des «pieds et paquets»[3] que fricote, en plein quartier réservé[4], le traiteur Marius Agantanière, homme fort à la mode, poète provençal à ses heures, et conseiller général du département, quoique ne sachant pas le français. Ces soirs-là étaient joyeux. Pour parvenir au caveau du conseiller général poète, on avait à parcourir quelques cent mètres de ruelles invraisemblablement bariolées et parfumées, de par l'arc-en-ciel des lanternes à gros numéros qui se balançaient devant chaque porte en guise d'enseignes très parlantes, et de par le flot de femmes aux trois quarts nues que chaque porte déversait immanquablement vers tout passant du sexe mâle. Peyras, quoique ayant Célia à son bras, n'était point épargné. Les donzelles innombrables, tout le long du chemin surgies autour de lui, ne s'en accrochaient pas moins passionnément à ses habits, et ne s'inquiétaient de sa compagne que pour l'insulter à profusion. Très écœurée, et feignant de l'être plus encore, Célia ne ripostait pas d'une syllabe, mais s'exaspérait d'entendre l'aspirant, ravi de ces algarades, répondre aux sollicitations comme aux brocards, et provoquer parfois les adversaires trop lentes à l'attaque.
—Ça t'amuse, alors de haranguer ces créatures, et d'être raccroché jusque sous mon nez? Tu sais, si tu veux que je te laisse seul?...
Il haussait les épaules: