Onze heures et demie venaient de sonner. Le bal, jusqu'alors terne et quasi morne, s'était enfiévré tout d'un coup, en moins de cinq minutes. Les rites, en effet, prescrivent à toute femme qui se respecte d'arriver au bal syphilitique à onze heures et demie très exactement. Plus tôt, on aurait l'air de vouloir allumer les lustres,—telles les bonnes bourgeoises qui s'asseyent aux galeries dès l'ouverture des portes, et qui pour rien au monde ne perdraient une bribe du spectacle. Et plus tard, on aurait l'air de poser,—de poser à celle qui ne peut pas s'habiller dans le même temps que le commun des mortelles....
Et c'était maintenant le défilé de toutes les célébrités. Farigoulette, Petite Horreur et la Mie T.S.F. étaient arrivées ensemble, sur les talons de la Marseillaise Joliette. La marquise Dorée avait fait une entrée à sensation. Et Jannik s'avançait à son tour, au bras d'un midship dépêché par L'Estissac. La pauvre petite s'était fait très belle pour cette fête qui risquait d'être sa dernière fête: elle portait une robe Directoire, d'un satin tout revêtu d'Irlande, et si délicatement adouci et fané, que les joues de la malade, toujours trop blêmes sous leur fard, en devenaient presque fraîches et brillantes. Célia, qui dansait, s'arrêta pour admirer cette robe. Elle-même était d'ailleurs gentiment nippée, d'un fourreau moderne très drapé et très ajusté tout ensemble, et qui soulignait avec hardiesse son beau corps ferme et charnu. Et quand elle complimenta Jannik, Jannik put lui rendre un compliment tout à fait sincère.
—C'est vrai qu'il y a quelques toilettes assez bien,—constata Célia la minute d'après, tandis qu'elle s'éloignait, toujours au bras de Peyras;—mais il y en a d'autres!... Tiens! regarde cette caricature!...
La caricature était Joliette la Marseillaise, qui arborait un costume de cigarrière sévillane. Incontestablement, sa toison rousse jurait avec la mantille à franges et la fleur de grenadier piquée au chignon. Mais, tout de même, le corsage collant dessinait une poitrine orgueilleuse qui ne le cédait point à la poitrine de Célia....
Et Célia surprit un regard que Peyras jetait vers la «caricature», et qui n'était pas un regard ironique....
—Danse avec moi, veux-tu?—dit-elle, brusque.
Il lui reprit la taille, d'un geste mal résigné....
Jannik aussi dansait. L'Estissac lui avait fait faire un premier tour, puis, paternellement, l'avait obligée de s'asseoir pour se reposer un peu: car le souffle lui manquait tout de suite. Mais elle était bientôt repartie. Tous ses anciens amants et tous ses camarades lui faisaient fête, et chacun exigeait d'elle un bout de valse ou de boston, affectant de la traiter en femme absolument bien portante. Et elle s'y laissait prendre à moitié,—à moitié seulement.
D'autres gens entraient, en retard. Parmi ceux-là, Lohéac de Villaine, le portefaix comte et marquis, avait traversé la salle et s'était assis à l'une des tables de la scène. Mais, cette fois, il avait renoncé à son veston de drap pilote et au jersey bleu qui naguère lui servait de chemise; et son habit ne laissait rien à critiquer.