J'essayai une excuse.

—Ah bah! vous, un Français, vous reculez devant une petite fête? Allons, il faut s'encanailler de temps en temps. Encore non? Mais nous allons croire que c'est par fidélité d'amour.... Ah! ah! marquis, vous voulez nous faire honte, et spécialement à Falkland, qui est marié. Vous vous gardez à la dame de vos pensées.... Et qui est-elle? Nous allons deviner, attendez un peu!

Ce verbiage me portait terriblement sur les nerfs. Mais je m'avisai que le plus simple était, tout bien pesé, de rester avec eux. Un instinct me le conseillait comme un acte de prudence.... Les plaisanteries polonaises de Cernuwicz me causaient un malaise confus, et il m'eût été très désagréable de donner un corps à son soupçon, et de le laisser en tête-à-tête avec le mari de lady Falkland, cherchant l'un et l'autre, parmi les femmes de notre monde, laquelle pouvait bien servir de raison à ma fuite.... Je restai.

Oui, soirée singulière.... Falkland et moi, également taciturnes; Cernuwicz, exagérant son exubérance....

Nous avons bu, comme de rigueur; d'abord, l'extra-brut classique, avant de nous lever de table; puis, au buffet du Cirque (c'était mercredi, gala diplomatique: le Cirque était obligatoire), un autre extra-brut, qui ressemblait à s'y méprendre au plus médiocre des whisky and soda; et enfin, çà et là, des mixtures diverses.

Péra n'est qu'une sous-préfecture: l'incognito y est impossible. Les jeunes Pérotes, très gourmés dans leurs immenses faux-cols, et scintillants de breloques et de bagues, nous regardaient avec un respect curieux: nous étions «des ambassades!» Mais il n'importait guère d'être ou non reconnus: une fête correcte,—smoking ou habit, cravate noire,—cela n'est pas mal porté dans la carrière.

... Le Cirque, d'abord. Ensuite, Concordia, le boui-boui le moins malpropre de la Grand'Rue....

Nous buvions, tous trois seuls à une table ronde. Des femmes nous frôlaient en rôdant. Mais le décorum ne permettait pas de les inviter dans un lieu aussi public.

En France, on sait faire la fête. La fête française est élégante, spirituelle, lumineuse: elle se souvient des soupers du XVIIIe siècle, des marquis pailletés et des petites maisons; elle sait n'être jamais vulgaire ni crapuleuse; elle déguise l'obscénité en libertinage; elle pimente la galanterie d'épigrammes et de madrigaux. J'ai vu des nuits de Paris et de Nice où il se prodiguait plus de grâce et plus de verve, entre quatre viveurs et quatre courtisanes, que tout le reste de l'Europe n'en dépense dans une année. Mais ailleurs, à Berlin, à Vienne même, les fêtards, toujours, irrémédiablement, ont l'air d'ivrognes en rut, et leurs maîtresses de putains.

Et, hier, c'était brutal et morose....