Mehmed pacha réfléchit une minute. Puis, soudain:

—Il me déplaît beaucoup de me mêler de ce qui ne me regarde pas, et de ce qui ne vous regarde guère. Pourtant, je le ferai aujourd'hui, car, en vérité, ce Falkland est un drôle. Voici. Leur maison est de celles où ma charge m'oblige parfois de jeter les yeux ... cela entre nous, bien entendu. Ce qu'il faut que vous sachiez,—pour le répéter, si le cœur vous en dit,—c'est que, dans cette maison, une laide trahison se machine contre votre amie. Je n'en sais d'ailleurs pas plus long. Au revoir, monsieur le colonel. J'ai affaire ici, à l'École des Arts et Métiers.


[XXX]

Je n'ai pas menti à Mehmed pacha en lui disant que je n'ai point vu lady Falkland depuis quinze jours;—exactement, depuis la visite que je lui rendis à Canlidja, le 4 de ce mois. Pis que cela, je n'ai pas reçu d'elle la lettre qu'elle m'avait promise, ce même soir,—la lettre qui devait fixer notre prochain rendez-vous à Stamboul. Les paroles de Mehmed pacha sont donc assez inquiétantes. En vérité, j'aurais même dû, connaissant l'entourage de lady Falkland, m'inquiéter plus tôt.

Mais, mais ... voilà: je me suis efforcé, durant ces quinze jours, de songer à lady Falkland le moins que j'ai pu. Question d'égoïsme: dans la petite rue de Béicos, au pied de ce fameux mur que je n'ai pas sauté, j'ai cru m'apercevoir tout d'un coup que lady Falkland occupe, dans ma cervelle, beaucoup de place;—trop de place. Lady Falkland a quelque vingt-six ans, je crois; j'ai donc, moi, vingt ans de plus qu'elle. Toute une catégorie de sentiments, sur laquelle il me serait pénible d'insister, n'est pas de mise entre nous. Et je professe une trop saine horreur du ridicule pour ne point me défier de moi-même en l'occurrence.

N'importe. Il n'y a point de ridicule qui tienne contre un devoir d'amitié. Si je ne reçois pas, d'ici à deux jours la lettre promise, j'irai à Canlidja répéter les paroles de Mehmed.

Ces deux semaines, je les ai employées, comme de juste, à courir Stamboul, tout seul. A qui cherche l'apaisement et l'oubli, Stamboul est miséricordieux. On y trouve tant de soleil et tant de silence, et tant de tombes mêlées aux maisons.