Chez l'ambassadrice d'Allemagne, dont c'était le jour, la sentimentale madame Kerloff donna la note suraiguë. (L'assassin, paraît-il, est un anarchiste, de la race vulgaire des tueurs de souverains et de premiers ministres):
—Crime, crime, crime!—gémissait madame Kerloff de sa voix russe pareille à une trompette,—et lâcheté, lâcheté! Jamais ne fut un crime plus lâche....
Narcisse Boucher, qui venait d'entrer affûta son sourire de paysan madré:
—Ah! madame Kerloff, nous allons nous quereller. Moi je trouve que le gredin dont vous parlez est au contraire un hardi gaillard, qui n'a pas froid aux yeux....
—Monsieur l'ambassadeur!
—Qui n'a pas froid aux yeux. Oui, oui, je sais: il a tué un pauvre vieil homme sans défense: Farnese était seul,—pas un laquais,—et le coup de revolver a été tiré par derrière. Je sais tout ça.... Main écoutez un peu: ce n'est pas vrai que Farnese était seul. A côté de lui, autour de lui, il y avait une garde formidable! il y avait la loi, la société, les juges, la guillotine. Et vous croyez que l'assassin n'avait pas d'yeux? Il a tout vu! la cour d'assises, les robes rouges, et le couteau triangulaire. Quand même, il a marché, il a frappé! Hé! hé! je connais beaucoup de fiers duellistes et beaucoup de braves soldats qui se moquent des épées et des balles, mais qui tourneraient casaque devant l'échafaud.
Quelqu'un objecta:
—Les criminels ne songent pas au châtiment. C'est-à-dire qu'ils se flattent toujours d'y échapper.
—Quand on se bat, on se flatte toujours d'être vainqueur. Il n'en faut pas moins être brave pour se battre, riposta Narcisse, goguenard.—Tout bien pesé, je mesure le courage des combattants à la carrure de leurs adversaires. Et le bourreau m'a toujours fait l'effet d'un guerrier diablement large d'épaules.