—Voilà qui est fort curieux. Mais cela ne paraît guère se rapporter au crime?
—Qui sait?—Le crime lui-même présente des particularités tout à fait étranges.
—Par exemple?
-Jugez-en plutôt: sir Archibald Falkland, le 29 novembre, monte à Canlidja dans le chirket haïrié de 9h.17 à la turque. Auparavant, il a une conversation avec cette cousine qui est sa maîtresse, lady Edith. De cette conversation, qui m'a été répétée mot à mot, et du témoignage de lady Edith, que j'ai interrogée hier, pour surcroît de certitude, il résulte que sir Archibald emportait sur lui, dans un grand portefeuille de cuir écarlate, toutes les pièces utiles au divorce. Aucun double de ces pièces n'existait. Voilà donc sir Archibald en route. Il arrive à Stamboul à 10h.19, en avance de plus de vingt minutes sur son train,—le train de 3 heures à la franque. Il n'en va pas moins droit à la gare de Sirkédji, et s'installe dans la salle d'attente. Il n'est donc certes pas en humeur de flâner. L'heure du train sonne. Sir Archibald prend son billet,—pour San Stéphano: nous avons la déposition des employés.—Le train part. Jusque-là, rien que de fort clair.
«Mais à la station d'Iédi-Koulé, sir Archibald descend de wagon. Ce n'est sans doute que pour se dégourdir les jambes: les cavaliers comme vous et moi, monsieur le colonel, savent qu'il est pénible de rester assis trop longtemps. Et fort à propos, l'arrêt d'Iédi-Koulé dure plusieurs minutes. Oui, c'est probablement pour se dégourdir les jambes que sir Archibald Falkland était descendu de wagon. A moins ... qui sait? ... à moins qu'un mystérieux appel.... Car voilà, tout à coup, que sir Archibald ne remonte pas. Au contraire, il sort de la gare. L'employé du contrôle remarque le billet pour San Stéphano. Sir Archibald serre alors ce billet dans son grand portefeuille,—disparu après le crime,—et dit à l'employé: «Je continuerai par le train suivant, qui passe dans une heure.» Singulière fantaisie; le train suivant n'arrive à San Stéphano qu'à la nuit noire.
—Singulière fantaisie, en effet.
—Attention, monsieur le colonel! Sir Archibald ne sort pas seul de la gare d'Iédi-Koulé. Une dame turque en sort devant lui, et sir Archibald semble la suivre. Tous deux, l'un derrière l'autre, franchissent la Porte des Sept Tours. Les soldats de garde s'étonnent de cette dame en tcharchaf, plus élégante qu'on ne l'est d'ordinaire dans le quartier, et s'étonnent aussi de cet Européen à pied, qui marche derrière elle. Le sergent, vaguement soupçonneux, observe le couple. Mais l'homme et la femme n'échangent ni mot, ni geste: rien d'illicite. Ils s'éloignent tranquillement sur la route d'Eyoub, celle qui longe le grand cimetière....
«Il est à ce moment plus de onze heures à la turque. Le coucher du soleil ne tardera guère, et vous savez qu'après le coucher du soleil, une dame turque n'a pas le droit de courir les rues. Où va donc celle-ci? Il n'y a guère de maisons habitées au delà de la muraille. Elle rentrera nécessairement en ville, par quelqu'une des portes; elle rentrera bientôt.... Oui, elle rentre,—par la Porte de Silivri. Les soldats de garde la remarquent encore. Elle rentre seule, et elle disparaît dans les rues. A partir de la Porte de Silivri, sa trace est perdue.... Perdue, monsieur le colonel!... Je suis certes de votre avis, c'est très regrettable. D'autant plus regrettable que cette dame, n'est-ce pas? doit en savoir long sur l'assassinat. Très long. Parce que je vais vous dire une petite chose, monsieur le colonel: cette dame turque ... je ne suis pas bien sûr qu'elle soit turque, ni dame ... mais je suis sûr qu'elle est l'assassin.
—Oh!
—Quel autre? Venez avec moi, monsieur le colonel....