Le couple donc,—deux hommes,—a sonné tout à l'heure à ma porte, alors que, confiant dans la trêve mondaine du dimanche, j'étais plongé dans la lecture de Baj'azet, tragédie turque de M. Racine.

J'en étais à mon distique le plus aimé,

Ne désespérez point une amante en furie,
S'il m'échappait un mot, c'est fait de votre vie!...

quand mon Croate doré sur tranches interposa le plateau à cartes entre M. Racine et moi. Je lus:

SIR ARCHIBALD W. FALKLAND
Directeur anglais de la Dette Ottomane,

PRINCE STANISLAS CERNUWICZ
Deuxième secrétaire à l'ambassade de Russie.

Les deux cartes gravées en caractères identiques, sur deux identiques parchemins. (Très à la mode, ici, le parchemin, pour cartes de visite).

Je m'étonnai un peu: l'Angleterre et la Russie ne sont pas de si bonnes amies, surtout en pays levantin, que leurs principaux fonctionnaires aient coutume de s'associer deux par deux pour leurs corvées de politesse. Mais après tout, cela ne me regardait en rien.

Et je fis entrer.

L'Anglais passa le premier. Du fond de mon grand salon, je le vis venir, et il me parut qu'il venait seul. Sous ma petite ogive d'ébène, il dut se baisser: cet homme est un géant;—mais si justement proportionné et équilibré, qu'on ne s'aperçoit pas d'abord de sa stature: il faut un terme de comparaison,—une porte ou un plafond trop bas.