Je l'ai revu. Mehmed pacha, informé de ma présence, est venu, comme le mois dernier, me serrer la main dans le salon des ambassadeurs.

Par les fenêtres ouvertes, le soleil entrait à larges rayons. La mosquée Hamidié, toute de marbre blanc, aveuglait comme un palais de neige. Au loin, le Bosphore, bleu et blond, s'épanouissait entre Skutari et Stamboul.

—Beau temps, monsieur le colonel; l'adieu de l'été, qui finit tout d'un coup, dans notre Turquie. Peut-être sera-ce aujourd'hui le dernier vendredi aux Eaux Douces d'Asie. Vous y êtes allé déjà? non? alors, voulez-vous accepter ce soir la moitié de mon caïque?

J'accepte, enchanté.

Je sais que les Eaux Douces d'Asie sont une petite rivière où se donnent rendez-vous, les vendredis d'été, tous les caïques élégants du Bosphore. Je n'ai pas encore eu le loisir de voir ce défilé. Et ce me sera double plaisir d'y prendre part en compagnie de ce Turc, décidément plus sympathique qu'aucun autre personnage d'ici. Il n'est ni vautour ni corbeau, lui!


Le caïque de Mehmed pacha est un superbe caïque à trois paires de rames, long d'une douzaine de mètres, large juste assez pour qu'on puisse s'y asseoir à deux;—une sorte de grande pirogue, merveilleusement effilée, toute en bois verni, avec sculptures et dorures. Les caïkdjis sont trois Albanais, à nez droit, à rudes moustaches, habillés de mousseline blanche. On s'assied là-dedans, on s'y couche plutôt, sur des tapis de Perse qui recouvrent des coussins moelleux comme un lit. Et cela glisse sur l'eau sans la moindre secousse, avec une vitesse inimaginable. Nous sommes partis de Dolma-Bagtché, l'échelle la plus proche d'Yildiz, à dix heures à la turque (deux heures avant le coucher du soleil).—Et le soleil est encore haut, que déjà nous voici à l'entrée de la petite rivière. Nous avons fait trois lieues en trois quarts d'heure, et le courant était dur contre nous.

Mehmed pacha, assis à ma droite,—dans les caïques, la place d'honneur est à gauche,—n'a point dit trois paroles depuis notre embarquement. La côte d'Europe et la côte d'Asie ont défilé le long de notre route. Il regardait, silencieux. A peine s'il m'a nommé, au passage, les plus beaux palais des deux rives,—Tchéraghan, où mourut le Sultan Mourad V; Beylerbey, où habita l'impératrice Eugénie, qu'aimait le Sultan Abdul Aziz.—Les Turcs contemplatifs. Et celui-ci, volontiers bavard dans le salon diplomatique d'Yildiz, entre la table d'acajou et les rideaux de damas rouge, devient muet devant les belles collines vêtues de grands arbres et de petites maisons. Cependant, voici le cap derrière lequel s'enfoncent les Eaux Douces d'Asie,—une rivière très étroite, qui coule parmi des roseaux. Nous entrons. A droite, une prairie entoure un kiosk de marbre; à gauche, quelques maisonnettes de bois s'adossent à quatre vieilles, vieilles tours enlierrées.

—Anatoli-Hissar, le château d'Asie: Mehmed Fatih....

Bon. J'ai compris. C'est le château fort que le Conquérant planta sur la rive asiatique, avant d'enjamber le Bosphore pour l'assaut de 1453. J'adore les explications courtes.