Mehmed pacha, brusquement, pose sa main sur la mienne.
—Regardez! Ces Eaux Douces sont comme un résumé de toute notre ville: ici, les femmes d'Asie et les femmes d'Europe se frôlent, s'examinent, se comparent et se jalousent. Et rien n'est plus malsain pour les unes comme pour les autres. Mutuellement, elles s'enseignent à mal faire. Si bien qu'à Stamboul comme à Péra, le scandale court les rues. Nos dames musulmanes de Brousse ou de Koniah, mieux isolées, observent avec une autre exactitude la loi du Prophète! et je ne doute pas que vos dames chrétiennes ne soient vertueuses aussi dans leur pays. Mais ici ... monsieur le colonel, je suis chef du cabinet politique de Sa Majesté, et vous devinez qu'il n'y a guère de maison turque ou franque où les exigences de ma charge ne m'obligent à donner parfois un coup d'œil. Eh bien, quoique je fasse effort pour ne rien voir de ce qui n'intéresse ni l'Empire, ni l'Islam, trop souvent, voyant malgré moi, j'ai senti mes vieilles joues rougir!
Peste! cette rougeur mahométane ne manquerait probablement pas d'ahurir un préfet de police parisien....
Cependant Mehmed pacha baisse la voix:
—Oui, c'est bien malgré moi que j'ai vu. Tenez au centre de Stamboul, il est un grand quartier qu'on nomme Aboul Véfa. Jadis, ce quartier ressemblait à tous les autres. Aujourd'hui, j'aime mieux ne pas vous dire ce qui s'y passe. Voilà où l'imitation de l'Occident mène la Turquie. Et cependant, monsieur le colonel, si notre Stamboul se corrompt au contact de votre Europe, croyez-en ma parole: vos Européens implantés chez nous font pis que de s'y corrompre; et votre Péra tout entier vaut peut-être encore moins cher que le quartier d'Aboul Véfa.
Nous sommes maintenant au plus bel endroit des Eaux Douces. Les deux rives sont devenues des prairies en pente, toutes plantées d'arbres merveilleux, platanes, cèdres, chênes, saules, cyprès hauts comme des flèches de cathédrales. Et sous ces ombrages plus riches en verts de toutes nuances et de toutes valeurs qu'une toile de Corot, j'aperçois quantité de femmes turques assises par groupes sur l'herbe. Leurs robes de soie unie ou moirée, couleur de rose, de jasmin, de lilas, de mauve, de bluet, de pivoine, de bouton d'or, de jonquille, de violette, de pervenche ou de pensée, sont comme de grandes fleurs éclatantes qui pavoisent les prés. Et c'est tout à fait joli, ces robes-fleurs éparses sous les arbres. Les dames turques campagnardes s'habillent d'une grande pièce de soie qui les enveloppe de la nuque aux chevilles, et leurs cheveux se cachent dans de petits capuchons de la même soie; si bien que toutes ressemblent aux saintes Vierges des images pieuses. Du milieu de la rivière, j'en aperçois une multitude. Elle ne remuent guère, et je ne les entends pas parler. Elles regardent, pensives et recueillies, l'eau brillante, les caïques vernis, les robes claires et les ombrelles, et le lointain velouté des bois.
Notre caïque, cependant, aborde. Mehmed pacha saute à terre et m'offre de l'imiter.
—J'ai une petite affaire à régler, à deux pas d'ici. S'il vous convient de marcher un peu.