Tiens? sitôt la rue—la première rue à droite,—quittée, voici la paix et le silence. Nous marchons entre deux murs au-dessus desquels se penchent de vieux figuiers. Le sol est raviné; des poules grattent la poussière. Trois maisons de bois, poudreuses, s'espacent parmi les figuiers; leurs shahnichirs, vitrés, grillés et voilés de rideaux blancs bien propres, n'ont pas l'air tout à fait solides, supportés tant bien que mal par de pauvres étais vermoulus, dont les clous cèdent. Un chat nous regarde venir, nullement craintif. Des chiens jaunes dorment au soleil, couchés sur le flanc, comme se couchent les loups. Pas un passant. On se croirait en pleine campagne. Ça, Stamboul, la capitaledu Commandant des Croyants? Jamais de la vie! un village, un hameau....

Lady Falkland se retourne, voit ma stupéfaction, éclate de rire:

—Vous voilà bien étonné, pas? Oui, c'est Stamboul. Je parie que vous pensez à un petit village. C'en est un très grand. Il faut marcher deux lieues pour arriver au bout. Mais tout le long du chemin, cela ressemble à ce que vous voyez ici.

Elle s'arrête. Le chat qui nous attendait se laisse flatter sans la moindre appréhension. Elle m'explique:

—Dans les quartiers turcs, les bêtes sont bien traitées et n'ont pas peur des gens.

Puis, enthousiaste:

—Pas, qu'il est beau, mon grand village? Il y a de l'air, du soleil, du silence et de la liberté partout: regardez les arbres, les maisons, les murs: tout ça pousse comme ça veut, où ça veut. Il n'y a pas de façades, pas d'alignement, rien de régulier, rien qui ennuie et qui donne le spleen. Ici, on est libre, libre....

Elle ne rit plus, et je revois sur son visage l'habituelle mélancolie qui retombe. Muette une minute, elle se baisse pour mieux caresser la bête ronronnante....

—Et puis, il y a des choses, dans mon grand village.... Venez, vous allez voir!