—Mais jamais de la vie! J'ai pour lady Falkland une sympathie très vive, mais tout amicale. Lady Falkland est charmante, simple et bonne de la tête aux pieds, et fort malheureuse, si je ne me trompe....

—Dieu non, vous ne vous trompez pas! Enfin, pour en finir, vous n'êtes pas amoureux d'elle. Ça va bien, c'est ce qu'il faut. N'allez pas le devenir, par exemple!

—N'ayez pas peur. Cependant,—simple curiosité,—pourquoi, chère madame, cette éventualité vous paraît-elle à ce point déplorable?

—Parce que, comme vous le dites si bien, Maria est fort malheureuse telle qu'elle est, et n'a que faire d'introduire dans sa pauvre vie des éléments de souffrance supplémentaire. Si vous l'aimiez, vous lui feriez mal.... Ne dites pas non: je suis trop vieille pour ne pas savoir ce qu'aimer veut dire. Oui, vous lui feriez mal. Eh bien, pour cette besogne-là, les ouvriers ne manquent pas: son chenapan de mari, sa vipère de cousine, son bébé, déjà ingrat, et le Cernuwicz, et tous les autres ... vrai, on peut se passer de vous!

Madame Érizian parle avec une énergie tout à fait bouillante. Cela me plaît: j'aime bien les gens qui aiment bien leurs amis.

—Soyez en repos, madame: je ne ferai point de mal à lady Falkland, ni de la façon que vous redoutiez, ni d'aucune autre. Mais à propos de lady Falkland, voulez-vous me donner le mot d'une énigme qui m'intrigue beaucoup? Voici: je comprends sans effort qu'il ne soit pas très gai d'être la femme de sir Archibald; mais je n'ai jamais compris comment il pouvait se faire que, l'étant, on ait à craindre de ne plus l'être.... Oui: d'après les on-dit, lady Falkland courrait le risque d'un divorce par lequel son fils lui serait arraché.—Je connais très mal la loi anglaise. Mais je ne suppose pas que cette loi puisse ôter un enfant à sa mère sans de valables raisons. Et en l'occurrence....

—En l'occurrence, sir Archibald, orgueilleux comme un paon, et baronnet jusqu'au bout des ongles, n'acceptera jamais d'être séparé du fils héritier de son nom. Il s'arrangera donc, n'importe comment, pour que le divorce, quand divorce il y aura, soit prononcé contre sa femme. Et il y aura divorce, car sir Archibald est puissant, et plus retors qu'on ne le croirait, à voir sa carrure. Maria, certes, pourrait se défendre; mais à condition d'attaquer: il faudrait qu'elle espionnât un peu chez elle, vît ce qui s'y passe, le fît constater, et demandât le divorce elle-même. Ce ne serait pas la mer à boire, et je vous jure bien que moi!... Mais la pauvre petite n'a pas l'énergie de cela. Ou plutôt, les scrupules de sa race l'arrêtent: espionner! elle ne veut pas. C'est une Latine pur sang; elle s'encombre d'un tas de préjugés élégants et néfastes ... et, même contre des assassins, elle refuse de se battre au couteau.

—Que voulez-vous, chère madame? nous sommes ainsi. Moi, Latin, je refuserais comme elle.

—Parce que vous n'avez jamais connu les batailles d'Orient, où tous les coups sont maîtres. Tenez, l'autre jour, Maria, l'éternelle folle, vous a donné rendez-vous dans Stamboul, pour une promenade en tête-à-tête. Eh bien, qu'un des espions du mari vous ait surpris tous deux, dans le cimetière de la grande muraille, peut-être que le prétexte du divorce était trouvé.

—Allons donc!