—Voici pour vous, monsieur le colonel. Je suppose que vous êtes venu dans notre pays pour voir des choses.... Oui, vous n'avez pas la mine de quelqu'un qui se contentera de pincer les fesses des petites Grecques ou des petites Arméniennes. Eh bien, les choses à voir, à Constantinople, sont de ce côté-ci de l'eau, dans Stamboul. Derrière vous, c'est Galata, Péra, Tatavla, le Taxim ... de l'ordure! Mais devant, il y a Stamboul.
Je saluai:
—Byzance.
—Non, monsieur le colonel! Pas Byzance, nos cinq siècles ottomans l'ont tuée et enterrée. Et ne la regrettez pas: elle était bien laide. Voyez ce qui en reste, cette grosse maritorne de Sainte-Sophie, peinturlurée de rouge et de jaune comme une paysanne cossue, qui ne sait pas se farder. Byzance, c'était riche, pesant et fagoté. C'était la vieille ville d'un vieil empire pourri et saugrenu. Mais notre Stamboul, nous l'avions bâti avec enthousiasme, parce que nous étions alors un jeune peuple sain, et regardez sa belle silhouette grave et gracieuse, comme la silhouette d'une dame turque voilée du yachmak! Regardez, monsieur le colonel: il y a cinq cents ans, nous sommes entrés par là-bas,—par Top-Kapou, la Porte du Canon, à côté de cette haute mosquée en ruines qu'on aperçoit d'ici comme une petite bulle de brouillard dressée sur l'horizon des toits;—la Mihrimah Djami, bâtie par la Princesse de la Lune et du Soleil, au temps du grand Suleïman.—Et tout de suite, nous avons planté partout sur Byzance nos minarets victorieux, comme des lances de gloire. Partout: voyez, à droite, ceux de Sultan Sélim, et à gauche, ceux de Sultan Achmet; voyez, droit devant, ceux de l'ancienne sultane Valideh, et au-dessus, ceux du Sultan Suleïman, l'ami de votre François Ier; et n'importe où: ici, ceux de Sultan Bayazid, là ceux de Nouri-Osman, plus loin, ceux de Mehmed Fatih le Conquérant, et en contre-bas, ceux du Schah-Zadeh, dont on ne voit que les deux pointes blanches,—le Schah-Zadeh Mohammed, fils de Hasséki, celui que Roxelane fit mettre à mort.—Tournez-vous, la mosquée de son frère Dji-an-djir est là, au flanc de Foundoucli, au-dessus du Bosphore. Dji-an-djir aussi fut mis à mort par Roxelane.... Toutes ces pierres qui se dressent sur Stamboul ont jailli du sol turc par de furieuses poussées d'orgueil, de colère, de courage ou de foi. Nous les avons cimentées avec du sang, le sang des infidèles et le nôtre. Et tout ce sang, qu'il a fallu verser comme de l'eau, mérite l'estime et l'amitié d'un soldat tel que vous, d'un beau soldat frank qui sait monter à cheval.
Il me tendit la main.
—Au revoir, monsieur le colonel. Le lancier va vous suivre et remmènera la bête.... Ah! halte encore: regardez ici, sur la crête de Stamboul, à gauche de la mosquée du Bazar.... Oui, ces toits carrés, très grands, très laids.... Vous y êtes. C'est la Dette Ottomane. Demi-tour, maintenant: sur Galata, au-dessus de la Tour, cette énorme bâtisse.... C'est la Banque. Vous constatez: entre la Banque et la Dette, la Corne d'Or est étranglée. Pensez à cela, quand vous entendrez dire que la Turquie se meurt. A bientôt, inshallah!
Et au galop. En un clin d'œil, je ne vois plus que le dos barré du cordon rouge et vert, la croupe alezane, et les quatre fers des sabots, quatre escarboucles dans le soleil.