Mehmed pacha souriait, avec quelques haussements d'épaules. Je vis alors qu'il portait une décoration très rare, et que le Sultan ne donne habituellement qu'aux Altesses: l'Imtiaz en brillants. Narcisse Boucher, à cet instant, s'approchait. Je me joignis à mon chef, et je m'inclinai après lui devant Mehmed, et je bredouillai à tout hasard:

—Je félicite Votre Excellence....

Mais, me voyant, il protesta:

—Ah non, monsieur le colonel! pas entre soldats. Vous en auriez fait autant, et cela ne vaut pas la peine.

Intrigué, je questionnai Narcisse Boucher....

—Comment, vous ne savez pas? Mais c'est l'histoire du Sélamlick d'hier, la bagarre des zouaves de la garde.

—Une bagarre?

—Eh oui! Le Sultan, trois fois de suite, s'est fait escorter au Sélamlick par les sergents du régiment albanais. Le régiment arabe, furieux, a voulu donner l'assaut à la caserne favorisée. Les Albanais ont riposté à coups de fusil tirés par les fenêtres, et, leurs adversaires reculant pour attendre du renfort, ils sont à leur tour descendus dans la rue. Aussitôt bataille rangée, blessés et morts. Le colonel arabe, plus excité que personne, poussait ses soldats au lieu de les retenir. Les casernes, vous le savez, sont à cinq cents mètres d'Yildiz. Le Sultan, entendant le vacarme, s'inquiète. En grande hâte, il donne l'ordre au ministre de la guerre d'aller imposer la paix aux batailleurs. Mais le ministre est mal reçu. On tire même sur lui, et il doit tourner bride. Mehmed Djaleddin était au Palais. «Voulez-vous que j'y aille?» dit-il au Sultan. Le Sultan s'empresse d'accepter. Mehmed part tout seul à cheval, dans l'uniforme où vous le voyez, et commence par traverser le champ de bataille, au pas, sous une grêle de balles, histoire d'être bien vu et reconnu. Après quoi par le flanc gauche! Il marche droit au colonel arabe, et lui brûle la cervelle au milieu de son régiment. Une douche d'eau froide n'aurait pas si bien calmé tous ces bougres. La seconde d'après, on aurait entendu voler une mouche. Ils connaissent Mehmed, ils l'ont vu sur les champs de bataille de Thessalie. Les casernes ont été réintégrées dare-dare. Et le Sultan a trouvé que ça valait l'Imtiaz.

Moi aussi, je le trouve. Et je retournai vers le maréchal:

—Votre Excellence excusera ma sottise de tout à l'heure: je suis devenu tellement bon Turc que je vis à Stamboul bien plus qu'à Péra; et j'ignorais encore, il y a cinq minutes, comment cette plaque-là était venue sur votre poitrine. Mais maintenant que je n'ignore plus, vous me permettrez de vous renouveler, à bon escient, mon hommage. M'est avis que c'est surtout un soldat qui a le droit de vous féliciter....