—Mais voyons, monsieur de Sévigné! ce sont des sauvages, ces Turcs. Comment vous, Européen, civilisé, pouvez-vous vous entendre avec eux?
Madame Érizian, Arménienne, s'irrite quelquefois de ma prédilection pour l'Islam, et m'en veut un peu des sentiments moins doux que je professe pour sa race à elle, trop amoureuse d'écus ou de pierreries, selon le sexe. J'ignore, hélas, le bel art de dissimuler mes moindres antipathies.
—Madame, vous avez raison quant aux Turcs: ce sont des sauvages. J'irai plus loin que vous; je ne crois pas qu'ils puissent jamais être civilisés. Mais vous vous trompez étrangement sur mon propre compte: je suis, moi, un sauvage comme eux. Songez donc que je m'appelle de Sévigné, que les Sévigné sont une souche bretonne vieille de neuf siècles, et que mes grands-pères, par entêtement de noblesse, ne se sont pas mésalliés trois fois en neuf cents ans. J'ai donc, bon gré mal gré, la cervelle d'un Celte de l'an mille. Et c'est bien autre chose que la cervelle d'un Osmanli des temps présents!
—Ta ta ta ta! Vos Osmanlis des temps présents, vous ne les connaissez guère. Je voudrais que vous fussiez Arménien, un jour de massacre.... Vous admettez le massacre, vous?
—J'admets très bien que ruiné, dépouillé, raclé jusqu'à l'os, et légalement désarmé contre les prêteurs et les rapaces, on se fasse justice soi-même.
—Par l'assassinat?
—Voilà un gros mot. Disons par le meurtre....
La porte s'ouvre. Un pas vif que je connais bien.... Lady Falkland entre et embrasse sa vieille amie.
Je ne manifeste pas tout l'étonnement diplomatique qui serait de circonstance. Pour ne pas mentir, la rencontre est préméditée. Lady Falkland et moi nous sommes promenés avant-hier, une heure, dans Stamboul, et rendez-vous a été pris pour aujourd'hui.... Il est vrai que madame Érizian n'est pas des gens dont il faut se défier.
Et d'ailleurs, en matière de diplomatie, lady Falkland en remontrerait à l'Alceste de Molière. Elle vient droit à moi, souriante, et me tend sa main à baiser,—pas le bout des doigts, le poignet.